Kathy Acker Blood and Guts in High School

Roman d'apprentissage explosé

L’argument

Janey, une fille de dix ans, entretient avec son père une relation incestueuse qui la rend jalouse d’autres femmes. Lorsqu’il l’envoie à New York pour l’éloigner, elle est effondrée. Avec l’énergie du désespoir, elle se jette avec frénésie au cœur du monstre urbain.

Avis personnel

Blood and Guts in High School commence comme un journal intime, comprend des passages romanesques plus traditionnels – enfin, relativement plus traditionnels – et ne cesse de passer d’une forme à une autre, incluant parfois des poèmes, des dessins ou des scènes de théâtre. Acker prend possession de tous ces médiums avec enthousiasme et ne cesse de jouer à étirer les limites de chacun d’entre eux avec une liberté surprenante.

L’ambition de l’œuvre impressionne et la rend profondément singulière dès le premier abord. La lecture est dynamique, secouée par des dialogues ou des commentaires pour aller de surprises en surprises, rendant le lecteur avide d’avancer, de relire et de se frotter à la suite. Le fil du récit se trouve perturbé par cette esthétique du collage, par son flot dont la verve laisse très peu de répit. L’association de fragments ou les ruptures provoquées par les changements de formes sont très percutantes et entretiennent une confusion des plus calculées. L’ensemble résonne comme une tentative d’inscrire sur quelques pages un désordre humain complexe et cela ne va pas sans laisser une part de mystère.

Le thème de l’identité, de sa construction et de sa nature parcourt plusieurs ouvrages d’Acker. Il transparaît ici dans la forme du roman d’apprentissage avec cette héroïne qui découvre le monde et se forge au gré de ses aventures, ainsi que dans ce choix de formes hybrides et changeantes. La distance entre personnage et narratrice est constamment mise en jeu, pas tant à cause d’éventuelles similitudes autobiographiques – un passage fascinant incite d’ailleurs à se méfier de l’intérêt porté à la vie d’un auteur – mais pour interroger encore et toujours cette notion instable d’identité. Le « je » est mouvant dans l’écriture d’Acker, il s’incarne tour à tour à la première ou à la troisième personne, ou dans différentes figures comme celles d’écrivains connus devenus personnages. Empreinte de troublants accents de sincérité, la fiction surprend encore par le degré de vérité qu’elle peut atteindre.

La tentative de dépassement des limites littéraires va de pair avec une démarche semblable au niveau moral. La prise de pouvoir sur le langage par des expérimentations stylistiques et syntaxiques s’accompagne d’attaques constantes au conformisme, en premier lieu par le choix de sujets polémiques. L’obscénité fait partie intégrante du vocabulaire d’Acker, participant d’un même élan à bousculer les normes et tabous. Blood and Guts… n’y échappe pas : arrière-plan d’inceste, récit d’avortement, nombreux dessins scabreux, esclavage sexuel… La provocation de certaines pages désarçonne, sans pouvoir être réduite à une démarche gratuite. La brutalité immédiate qui bouscule le lecteur dénonce l’évidente vulnérabilité qu’elle dissimule. Cette violence pesée n’est jamais que la part la plus visible de l’impudeur monstrueuse de ce livre, qui refuse de retenir ses cris et ses déchirements, et en fait état, avec grand bruit et une fureur jamais entamée.

ça commence comme ça…

« Inside high school »

Parents stink

Never having known a mother, her mother had died when Janey was a year old, Janey depended on her father for everything and regarded her father as boyfriend, brother, sister, money, amusement, and father.
Janey Smith was ten years old, living with her father in Merida, the main city in the Yucatan. Janey and Mr Smith had been planning a big vacation for Janey in New York City in North America. Actually Mr Smith was trying to get rid of Janey so he could spend all his time with Sally, a twenty-one year-old starlet who was still refusing to fuck him.
One night Mr Smith and Sally went out and Janey knew her father and that woman where going to fuck. Janey was also very pretty, but she was kind of weird-looking because one of her eyes was lopsided.
Janey tore up her father’s bed and shoved boards against the front door. When Mr Smith returned home, he asked Janey why she was acting like this.
Janey : You’re going to leave me. (She doesn’t know why she’s saying this.)

Le grain de sable

Dans les années 80, l’ouvrage fut condamné en Allemagne pour outrage aux bonnes mœurs. Les juges ne se sont pas seulement attaqués au contenu de l’ouvrage mais aussi à ses fautes de syntaxe et à sa structure en général qu’ils jugeaient incompréhensible. Des extraits de ce procès sont disponibles sur le site des éditions Désordres et dans la présentation de l’œuvre par la justice, certaines remarques apparaissent d’une naïveté surprenante.

Gramophone

New York donne le ton ici encore, au son des expérimentations de Sonic Youth et de cet instigateur punk de génie qu’est Johnny Thunders. Vous pouvez donc jongler entre le sensible Daydream Nation et le déchirant So Alone.

Sur le mur

On trouve des préoccupations semblables à celle d’Acker dans les travaux de Cindy Sherman. La série des Untitled Film Still par exemple interroge l’identité de personnages féminins par des images ambiguës où la photographe se met en scène.

Untitled Film Still #25 (1978) de Cindy Sherman

Dans la même veine…

Jean Genet fait partie de ces auteurs qui apparaissent comme personnage dans Blood and Guts in Hight School, et on ne saurait vous recommander que chaudement la lecture de son Journal du Voleur (éditions Gallimard, 1949). Du côté des transgressions littéraires, Kathy Acker ne cache pas avoir beaucoup appris à la lecture des œuvres de William Burroughs comme Le Festin Nu (éditions Gallimard, 1959).

A propos de Kathy Acker

Kathy Acker est née à New York en 1947 dans un milieu aisé qu’elle quitte rapidement. Elle étudie la littérature, vit de petits boulots et s’impose rapidement comme une figure de proue de la scène artistique new-yorkaise, alors fortement marquée par le mouvement punk.
Acker maîtrise parfaitement l’histoire littéraire et ne cesse de se la ré-approprier, qu’elle soit américaine ou européenne. Par ses parodies, ses plagiats ou transgressions en tout genre elle obtient une réputation de « terroriste littéraire » amplement méritée. Si ses écrits précédents ont rencontré un fort succès dans l’underground des années 70, c’est à partir de Bloods and Guts in High School qu’Acker travaille avec une maison d’édition moins marginale, sans se renier. Elle meurt en 1997 d’un cancer à Tijuana.
Les écrits de cette icône punk et féministe sont rares en français, à ce jour peu d’œuvres ont été traduites. Il convient toutefois de saluer le récent travail des éditions Désordres qui ont publié successivement Sang et Stupre au Lycée en 2005 ainsi que La Vie enfantine de La Tarentule noire par la Tarentule Noire et Grandes Espérances en 2006, œuvres majeures qui, espérons le, seront suivies par d’autres.

Références

  • 1984
  • Grove Press pour la version originale. Sang et Stupre au lycée, traduction française de Laurence Viallet, aux éditions Désordre
  • 176 pages

Liens et sources

En Français, le lien à ne pas manquer est celui des Editions Désordres.
En anglais :

  • Un article plus développé de Kathleen Wheeler, intitulé Reading Kathy Acker;
  • Obsession, un court texte d’Acker paru dans Postmodern Culture.