Joel-Peter Witkin Enfer ou Ciel

« Prudence » (1996)

Excusez-moi. Je devais vous parler de cette exposition bien plus tôt, alors qu’elle était encore d’actualité, pour que vous puissiez vous y rendre.

Et puis, il y a eu une faille dans l’espace-temps, et j’ai loupé la deadline. Je suis désolée.

Enfer ou Ciel, c’était l’apothéose du syndrôme de Stendhal. Trop de magnificience, trop d’idées saugrenues et géniales, trop d’immensité pour ma petite caboche cabossée – TROP de TOUT dans les couloirs repeints en noir pour l’occasion de la BnF.

Joel-Peter Witkin fait depuis longtemps partie de mes idoles ; ses photos sont devenus presque comme des compagnons familiers, connus et admirés depuis si longtemps qu’on ne compte plus. C’est comme s’ils avaient toujours été là. Ce sont des valeurs sûres, et je me surprends malgré tout à continuer à être fascinée par tant de morbidité, par tant de génie.

Ici, les noirs sont profonds ; là, les chairs blafardes et desséchées. Les cadavres sont méticuleusement découpés, les freaks dévisagent le spectateur pendant qu’eux-mêmes sont dévisagés. Toujours en noir et blanc, les photographies de Witkin sont, en fait, le résultat d’un mixed media savamment orchestré : les arrières-plans sont peints par ses soins, la mise en scène est réglée au millimètre et à la seconde près, et, toujours insatisfait, l’artiste modifie encore chaque tirage à la main, en les griffant, les pliant, les éclaircissant par endroits, noircissant le noir, jamais assez noir.

Cette exposition n’était pas seulement l’occasion de dresser un panorama d’un demi-siècle de créations ; c’était aussi, pour Witkin, l’occasion de tisser les liens entre son œuvre et celles qui l’ont toujours inspiré : ses photos à lui étaient entourées de gravures originales, de livres et de citations, une scénographie singulière qui permettait alors de saisir les racines de son travail, et la recherche artistique de ce bosseur infatigable.

Tels de savants collages, ses œuvres sont autant de triangles des Bermudes où se rencontrent, s’embrassent et se complètent influences revendiqués, estampe et photographie. Witkin, qui a plus d’un tour dans son sac, chamboule notre conception de la photographie, non seulement par les thèmes qu’il aborde crûment, sans fard ; mais également par la technique, qu’il a choisie multiple, que l’on peut théoriquement reproduire à l’infini, tout en décidant de faire de nombre de ses œuvre une pièce unique.

Witkin, ce « catholique postmoderne », est habité par la certitude de l’existence du divin, mais ancre chacune de ses œuvres dans les sensations et les émotions les plus humaines. L’esthétique est tourmentée, complexe, hyper symbolique. On tique sur un pénis de cheval immense, sur un crâne fendu en deux, sur des cadavres centenaires habillés en robes de satin blanc.

L’exposition fait la part belle à la gloire et à la misère de la chair, sorte de cabinet de réflexion, où la violence de l’empathie se projette de plein fouet sur l’esthétique léchée de ces corps étrangers.

Son talent est immense.

Nous vivons à l’ère du relativisme. Cette théorie prétend qu’il n’existe pas de vérité absolue, car tout est relatif. Autrement dit, les gribouillis d’un singe vaudraient autant que les écrits de Shakespeare. Mais alors que deviennent le don de soi, l’accomplissement, bien plus, l’Amour, dans une telle philosophie ?

Je ne peux ni ne veux vivre dans un monde de chaos et de désespoir. Je vis pour la Vérité absolue. Mon Dieu est le Dieu de la Croix.

Ne manquez pas le catalogue de l’exposition  : Joel-Peter Witkin, Enfer ou ciel, Paris, Éditions de la Martinière, 2012 – 45 €