Jean-Pierre Jeunet

Jean-Pierre Jeunet et Audrey Tautou

Biographie

Jean-Pierre Jeunet est né en 1953 à Roanne (France). Enfant, il bidouille décors et costumes pour mettre en scène ses marionnettes, coupe et remonte à son idée les films de Disney. Adolescent, il réalise des courts-métrages avec une caméra Super-8 et étudie l’animation avec les studios Cinémaction.
On ne peut pas parler de Jeunet sans évoquer son double et ami, Marc Caro, qu’il rencontre en 1974 au Festival d’Animation d’Annecy. Les sombres BD de Caro paraissent alors dans Metal Hurlant ou Fluide Glacial. Leur collaboration se poursuivra depuis le premier court, L’Evasion, jusqu’à La Cité… Caro « designera » pour Alien Resurrection ; il continuera sa route créative à travers des clips (Indochine), des génériques télévisés, des longs (Vidocq, Blueberry) et des musiques électroniques (album First Flight avec DJ Sonic, 2000).
Jeunet réalise également des publicités et des clips (entre autres : Zoolook de Jean-Michel Jarre). On pourra en voir l’influence sur ses montages hachés et ses gimmicks qui font mouche. Les années 80, c’est aussi la rencontre avec Dominique Pinon, impressionnant acteur qu’on retrouvera dans presque tous ses films.

Filmographie sélective

Delicatessen est une fable cruelle et drôle sur les moyens plus ou moins louables de pallier à la pénurie de viande. Petits et grands tracas humains, boucherie fantasmagorique, résistants végétariens et autres personnages loufoques, sous (déjà) un pinceau mêlant mélo et grotesque.

Romantique et freak, techno et rétro, ridicule et tragique, c’est bien de ces mélanges que naît l’esthétique très particulière de Jeunet. Des ambiances et des parcours anti-hollywoodiens et pourtant très fleur bleue, ici sauvagerie et délicatesse fleurissent de concert. Voir l’amour de Sydney et de la « Bête » (Alien Resurrection), les princes charmants à genoux dans le métro (Amélie…) ou la vision d’une fiancée boiteuse (Un long dimanche…).

La Cité des enfants perdus explore le monde de l’enfance et de sa magie perdue. Le vieux Krank, privé de rêve, fait capturer des enfants pour voler les leurs. Splendide symphonie visuelle et onirique au fil des pérégrinations de One et de Miette, monstres et merveilles perdus entre foires et prisons. Mieux qu’un conte moderne, La Cité… est un conte intemporel, qui, s’il n’a pas eu un succès flagrant à sa sortie, est depuis devenu culte.

Jeunet aime les trognes (notamment le sublime et inquiétant Daniel Emilfork dans La Cité… ) qui donnent toute leur force dans ses atmosphères pétries d’étrangeté. Il est fidèle à plusieurs comédiens à la beauté décalée (dont Dominique Pinon, Audrey Tautou).
Décalage encore et toujours, dans le choix des teintes, glauques, usées, patinées (là où la modernité demande du clinquant), dans la temporalité (son Paris de 1997 semble issu d’un poème à la Prévert) ou la technique narrative : tout à la fois conte, reportage, poème, feuilleton, sombre comic… La narration est kaléidoscopique mais cohérente, à l’image d’un cahier de photomatons égarés. Perfectionniste de l’image et de sa rythmique, Jeunet travaille ses plans comme un compositeur.

Puis il reprend le flambeau visqueux d’Alien en réalisant le quatrième épisode, Alien Resurrection. Si l’on reconnaît les mécaniques de la série (SF terrifiante, misanthropie crasse et effets spéciaux bien huilés), on découvre ici une fascination pour la créature qui n’a jamais été poussée si loin. D’ailleurs, la nouvelle Ripley est enrichie d’un côté sauvage, animal, connectée à la Bête d’une manière instinctive et charnelle. Dans cet univers suffocant à la coloration organique, jaunâtre, poisseuse, Jeunet réussit le pari improbable de parler d’amour et d’humanité…

De retour de son escapade américaine, Jeunet réalise son œuvre emblématique. Avec Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, c’est le succès explosif. Amélie est une jeune femme solitaire qui comble le vide en s’amusant de petits riens, en jouant à améliorer le destin de son entourage (ou à nouer ses lacets). Petite fille dans un corps de femme, ses difficultés relationnelles, en particulier sentimentales, et ses rencontres atypiques l’amèneront à s’ouvrir enfin à l’Autre, à trouver un autre rêveur. Soit un thème universel, dans un Montmartre désuet de carte postale. Il a été reproché à Amélie… sa prétendue naïveté, son manichéisme, son esthétisme trop visible. Critiques relativisées par le « phénomène Amélie » international.

Avec Un long dimanche de fiançailles, Jeunet réalise une œuvre luxueuse et discutée, trop mélodramatique pour certains, trop esthétisante pour d’autres. Un long dimanche… récoltera 12 nominations et 5 Césars en 2005, ainsi que 2 nominations aux Oscars. Plus adultes, plus graves, les thèmes abordés gardent cependant cette part d’onirisme qui a fait sa signature.

Jeunet - Delicatessen

Avis personnel

Comme peu de cinéastes ont su le faire, Jeunet a su imposer un univers visuel très marqué, jusqu’à la caricature parfois, mais toujours avec cette maîtrise technique et narrative indiscutable. Fascinés ou écœurés, on reste rarement de marbre devant ses films qui titillent en permanence l’archaïque tapi au fond de nous. On se carapace dans le coton (comme le vieux peintre aux os de verre) ou bien on se liquéfie sur le carrelage, mais on réagit. Il suffit, pour illustrer le décalage et la distance prise avec toute image d’Epinal de l’enfance, d’évoquer le début de La Cité… où un petit garçon rencontre, émerveillé, le Père Noël tandis que derrière lui apparaît une foule de Pères Noël… malaise immédiat, perturbation des codes, la scène féérique se transforme vite en terreur primale.

Cet appel à l’instinct est d’ailleurs un des moteurs du dénouement ; c’est instinctivement qu’on est transcendé par la peur mais aussi par l’amour. Les films de Jeunet parlent directement à notre part émotionnelle, reptilienne (serions-nous un peu Ripley ?) ; la porte vers l’onirisme est verte, ouverte. Pas d’intellectualisme mais du ressenti, pas de philosophie mais de la poésie, une poésie de cauchemar.

Rester romantique dans un monde machinique, souligner les noirceurs de l’âme et ses illuminations, Jeunet ne démontre pas, il montre, en images et en récits, il monte, il « monstre ». De nombreuses contradictions sont ainsi résumées dans l’archétype du monstre amoureux.

Les vrais monstres ne sont donc pas ceux que l’on catalogue au premier abord mais les ténèbres psychiques devinées en arrière-plan, frustration, désespoir, jalousie, lassitude, intolérance et enfin vide. Cette illusion se retrouve dans le « piège visuel » : derrière de jolis décors patinés et une ironie ciselée, se terrent de sombres histoires (la mort de la mère d’Amélie, la méchanceté raciste de l’épicier, le commerce de chair de Delicatessen, la boucherie humaine de la Première Guerre Mondiale, le vol d’enfants de La Cité… ).

Le thème de l’enfance, enfin, infuse toute son oeuvre. Enfance à rêver, à regretter ou à venger, période des jeux innocents et des questions définitives, nœud gordien où se joue le destin, où la magie est la plus pure et l’exploitation la plus haïssable. Le cinéaste lui-même pourrait apparaître comme un grand enfant qui joue encore avec ses marionnettes, et remonte les mythes primaires de l’enfance à sa sauce verte. Il s’agirait moins de quitter l’enfance que de s’en réconcilier…

Jeunet-amelie-framboises

Pour plonger dans le monde vert-de-gris de Jeunet, outre l’inévitable Amélie, on peut commencer par Delicatessen, qui contient déjà les ingrédients essentiels : décalage, folie douce et narration mosaïque…

Filmographie :

  • 1978 – L’Evasion (court-métrage)
  • Les errances d’un détenu dans les sous-sols de la prison de la Santé.

  • 1979 – Le manège (court-métrage)
  • Animation en pâte à modeler. Un manège où personne ne s’amuse et où le caissier exploite les enfants… (prémisse de La Cité…).

  • 1981 – Le Bunker de la dernière rafale (court-métrage)
  • Premier court avec comédiens, glauque, expressionniste et punk.

  • 1984 – Pas de repos pour Billi Brakko (court-métrage)
  • D’après une BD de Caro, Le linceul de la dernière rafale.

  • 1990 – Foutaises (court-métrage)
  • Basé sur le principe de J’aime/J’aime pas du futur Fabuleux Destin…

  • 1990 – Delicatessen (avec Caro)
  • 1995 — La Cité des enfants perdus (avec Caro)
  • 1997 — Alien Resurrection
  • 2001 – Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain
  • 2004 – Un long dimanche de Fiançailles

Liens :
– Site officiel de Jean-Pierre Jeunet : http://jpjeunetlesite.online.fr/
– Site du webzine Ecran Noir : http://www.ecrannoir.fr/
(avec des dossiers sur Alien Resurrection et Amélie Poulain)
– Un site personnel sur Amélie Poulain : http://ameliepoulain.ifrance.com/