Jim Jarmusch

Jim Jarmusch

Eléments biographiques

Après une enfance dans une ville industrielle de l’Ohio, le jeune Jarmusch part étudier la littérature à l’université Columbia de New York. Après avoir passé un semestre à Paris, il s’inscrit à son retour en cinéma et utilise sa bourse pour tourner son premier film. Cet argent étant destiné à payer ses frais de scolarité, il est renvoyé. Même si on parle peu de lui à l’époque, Permanent Vacation est né. Son auteur qui pense avoir fait son premier et dernier film reçoit les encouragements de Wim Wenders qui apportera une partie du financement pour le suivant. La voie est ouverte pour un deuxième film qui lui a conquis le festival de Cannes et obtient la Palme de l’année 1986. Cannes, déjà… Jarmusch y revient régulièrement et ne repart pas les mains vides : Palme d’or du court-métrage pour Coffee and Cigarettes, ou plus récemment le Grand Prix pour Broken Flower.

Filmographie Sélective

A chaque nouveau film, l’univers de Jarmusch se prolonge, se développe. Des histoires parfois proches et la récurrence de certains éléments donnent un nouveau sens au mot « répétition ». Ce ne sont pas de lourdeurs mais des chemins proches sur lesquels on retombe pour partir dans de nouvelles directions, d’où un grand plaisir à les retrouver. Il y a un style évident, par le ton, par cette photographie très élégante, ou des détails comme ces motifs quadrillés qui s’incrustent plus ou moins discrètement sur l’écran. La simplicité des images s’impose et séduit, avec beaucoup de classe.
Ces sentiers balisés que l’on emprunte c’est aussi les genres que Jarmusch revisite et détourne. Commençons par citer Dead Man, qui sous son étiquette de western se transforme vite en un voyage initiatique sur la mort, guidé par la bande originale signée par Neil Young et par la figure de Johnny Depp. Ghost Dog n’est pas en reste puisqu’il part d’une image de film de samouraï – au singulier – tel qu’on n’imaginait pas en voir un jour sur fond de New York. Enchaînons ensuite sur l’inénarrable road-movie de marginaux qu’est Stranger than Paradise, qu’un journaliste du New York Times compara très justement à un film de Buster Keaton qui aurait été écrit par Samuel Beckett et tourné par Andy Warhol. Tout un programme pour un film brillant, sobre autant qu’accrocheur.
Enfin, dernier grand genre, celui du film à sketch qui se révèle surprenant, passant du rire à la tristesse en une minute, réunissant de petites performances très séduisantes. Mais leur atout peut devenir une faiblesse : parce qu’ils sont composés de différentes parties courtes, on est parfois frustré de n’avoir que des petites séquences les unes à la suite des autres et de ne pouvoir prolonger l’instant. Cela dit, Coffee and Cigarettes malgré cette limite comprend des courts-métrages particulièrement savoureux et de charmants numéros d’acteurs.
On recommandera enfin Permanent Vacation aux amateurs des films plus contemplatifs, où le héros nous entraîne dans son errance singulière. Au travers des ruines du New York abandonné des années 70, guidé par quelques notes de saxophone et de mystérieuses cloches qui résonnent, il va rencontrer d’autres héros d’un instant, qui volontairement ou non vont se raconter. Comme dans beaucoup de premiers longs métrages, les préoccupations de son auteur apparaissent déjà, n’attendant que la suite pour être approfondies, et s’épanouir.

Jarmush-coffee and cigarettes

Avis Personnel

Les personnages des films de Jarmusch sont des rêveurs inadaptés au monde qui les entoure, belle brochette d’ados attardés qui se disputent, traînent, refusent les responsabilités et passent pour la plupart leur temps à fumer. Ils sont justement en Permanent Vacation : dilettantes qui rêvent de pouvoir continuer à l’être. Lorsqu’ils travaillent c’est au guichet d’un hôtel dans un café, un taxi… des postes qui n’excluent ni l’attente, ni le désœuvrement. Plusieurs films nous plongent en plein milieu de ces temps morts qui se révèlent ne jamais êtres du temps perdu. Par de petits incidents ceux-ci prennent corps et tous ces silences, ces discussions qui n’ont l’air de rien deviennent une histoire, simplement parce que des personnages prennent vie. Coffe and Cigarettes en est l’exemple a fortiori, recueillant successivement de courtes conversations autour d’un café et d’une cigarette. D’un point de départ banal naissent de petites scènes souvent drôles, voire invraisemblables. Et si les personnages catégoriquement fumeurs des films le sont parfois pour la pose ou pour le glamour, il y a aussi dans toutes ces cigarettes l’idée du temps qu’on savoure et qui passe sans qu’on y fasse attention.

Jarmusch croît à l’existence rock’n’ roll, à l’errance et aux rencontres, y compris dans tout ce qu’elles ont de limitées et d’éphémères – la tristesse est loin d’être absente, et s’invite sur la palette des émotions. Au cours du périple ou de l’errance, des inconnus surgissent et s’imposent à l’écran par leur singularité ou leur aspect curieux. On ne reverra pas toujours ces figures mais qu’importe, l’essentiel est d’avoir partagé un instant avec eux et de repartir enrichi. Des films peuvent se lire comme autant d’hymnes à une existence marginale, aux voyages, aux découvertes et aux rencontres qui se feront sur le trajet. Jarmusch est un grand évadé de la mythologie américaine dont il reprend le goût pour la route et une certaine culture rock, auxquels il ajoute une touche de romantisme très dix-neuvième siècle. Les références explicites à Lautréamont, William Blake ou Dickinson abondent, et dans leur attitude ou par leur élégance, certains personnages cherchent à cultiver un reste de dandysme.
S’ajoute le goût pour l’envers du décor, qui montre , dès Permanent Vacation, une préférence pour le charme sauvage des rues désertes de New York au détriment d’un monde standardisé façon Time Square. L’envers est cette marginalité où peu de personnages subsistent. Seuls ceux qui ont un truc, une gueule, sont choisis. Pour cette raison, les castings retenus sont parfois surprenants, Jarmusch utilise beaucoup de musiciens en tant qu’acteurs, dans leur propre rôle (Iggy Pop , Jack et Meg White…), et comme personnage (Joe Strummer). Ce qui marche étonnamment bien. Ainsi, on retrouve sur plusieurs films la dégaine imparable de Tom Waits (et sa musique) ou le style boudeur de John Lurie (et sa musique). Ils sont réunis avec un autre habitué qu’est Roberto Begnini dans Down By Law et y forment un trio d’anthologie, à devoir se supporter l’un l’autre dans la cellule de la prison qu’ils partagent.

Jarmusch - Down by law

Faire jouer des musiciens participe à cette image d’un romantisme moderne où la musique a une place capitale. Le rock’n’ roll teinté de blues ou de jazz est à l’écran, dans les oreilles et les esprits comme un leitmotiv. Dans Mystery Train c’est la présence fantôme d’Elvis qui va traverser le film et les trois histoires ; dans Stranger than Paradise une chanson de Screamin’ Jay Hawkins, « I put a Spell on You » revient constamment ; dans Permanent Vacation c’est Charlie Parker invoqué à tout bout de champ… Elle est partout, imprégnant en profondeur un univers à la fois personnel et bien plus large, cultivant le mythe au quotidien pour le rendre tout ce qu’il y a de plus vivant.

Filmographie :

  • 1980 Permanent Vacation
  • 1984 Stranger than Paradise
  • 1986 Coffee and cigarettes I (court-métrage)
  • 1986 Down by Law
  • 1989 Coffee and cigarettes II (court –métrage)
  • 1989 Mystery Train
  • 1990 Night on Earth
  • 1993 Coffee and cigarettes III (court-métrage)
  • 1996 Dead man
  • 1997 Year of the Horse (documentaire sur Neil Young)
  • 1999 Ghost Dog: la voie du Samouraï
  • 2001 The trumpet (court-métrage du projet Ten minutes Older où l’on retrouve Wim Wenders, Spike Lee, Aki Kaurismäki, Chen Kaige, Werner Herzig et Victor Erice)
  • 2004 Coffee and Cigarettes
  • 2005 Broken Flowers