Lars Von Trier

Coup de cœur de La Lune Mauve

Lars Von Trier

Eléments biographiques

Le parcours atypique de Lars Von Trier commence dès son enfance au Danemark avec le choix de sa mère d’une méthode d’éducation la plus libérale possible : pas de règles, pas d’obligation d’aller à l’école. Contre toute attente celui-ci s’impose une autodiscipline stricte, effrayé par le vide qu’était cette liberté sans borne et l’idée de n’avoir rien contre lequel se révolter. La peur et les obsessions maladives sont déjà-là : hypocondriaque forcené, claustrophobe au point de ne pouvoir monter dans un avion où même dans un train dans les fenêtres ne peuvent s’ouvrir – excuses des plus originales pour ne pouvoir aller chercher son prix à Cannes. Il rejoint tardivement l’école, pour l’abandonner très vite, son arrogance démesurée y est déjà remarquée. Pendant ce temps, il s’essaye à la peinture, au roman et réalise plusieurs courts-métrages. Après un passage par une école de cinéma où il s’ajoute une particule pour faire plus snob, tout s’accélère très vite : encore étudiant il est primé au festival de Munich et voit son premier film récompensé à Cannes. Il en devient un abonné pour ses long-métrages suivants.

Filmographie Sélective

Les débuts de sa filmographie sont déjà empreints d’une grande maîtrise cinématographique qui fait son effet, mais une maîtrise encore incomplète peut-être. Element of Crime relègue son intrigue de polar très loin derrière ses considérations esthétiques, développe une atmosphère humide lugubre à souhait, dans laquelle le film finit par boire la tasse malgré toutes ses qualités. Quelques années plus tard Europa, situé en Allemagne dans l’immédiate après-guerre, pousse également assez loin sa recherche visuelle, cette fois-ci avec un résultat bien meilleur, baroque dans ses collages de la couleur avec le noir et blanc. Le cinéma de Lars Von Trier s’enrichira considérablement dès lors qu’une plus grande attention sera accordée aux acteurs – envers lesquels il affichait son mépris à ses débuts – et notamment aux femmes. Un côté misogyne planait sur ce cinéma qui avait tendance à diaboliser les femmes où à les reléguer au second plan jusqu’à Breaking the Waves où la tendance s’inverse, et pour longtemps.

Ce mélodrame jusqu’au-boutiste, renversant de foi malgré tout, qui n’a pas peur du ridicule en parlant miracle et grand amour, est entièrement centré autour de son héroïne et l’interprétation d’Emily Watson n’y est pas pour rien, décollant de l’écran. Tout aussi indispensable est la présence ainsi que la musique de Björk dans Dancer in the Dark, dont le tournage n’était apparemment pas rose du tout. Les relations entre Lars Von Trier et son actrice furent tendues et expliqueraient en partie pourquoi la chanteuse a par la suite refusé tout rôle au cinéma. Reste le film, extrêmement mélodramatique lui aussi, comédie musicale tragique, où le quotidien filmé froidement du personnage entre sans cesse en conflit avec l’envol inespéré que prennent les scènes dansées.

Lars Von Trier - Manderlay

Après ces deux films tire-larmes, le réalisateur danois aborde une trilogie sur « les Etats-Unis ». Avec une peur bleue de l’avion Lars Von Trier ne s’y est bien sûr jamais rendu, mais le pays de l’oncle Sam est loin d’être le seul visé. Dogville et Manderlay – en attendant la sortie de Wasington – ont un contenu polémique, interrogeant en huis clos des notions comme la communauté, la démocratie, la culpabilité… Sujets directement critiques, sauvés du didactisme avec adresse pour encourager la réflexion, refusant délibérément pour cela de lever certaines ambiguïtés. Et si Le Direktor est une grosse farce, la dimension critique n’en est pas pour autant écartée : le chef d’une entreprise ayant inventé un grand chef absent auquel il fait porter le chapeau pour toute décision désagréable se retrouve pris à son propre jeu. Comme si la comédie était un genre « sans conséquences »…

Avis Personnel

Lars Von Trier a le goût pour la provocation. Mais dans un pays assez permissif comme le Danemark, il faut frapper fort pour choquer. Par des thèmes crus, des images explicites, et l’envie affichée de ne jamais faire comme tout le monde, il va parvenir à se construire cette réputation d’incorrigible fauteur de trouble des salles obscures. Il s’en fait un devoir, dans l’idée qu’un film qui provoque une discussion est un bon film. Et à voir les débats qui ont secoué certaines sorties, l’objectif est rempli. Il est un des rares metteurs en scènes reconnus qui échappent encore au consensus. En vrac, on s’oppose au foutage de gueule du Direktor, accuse Manderlay de racisme latent, polémique autour de la «  pornographie émotionnelle » de Breaking the Waves et de Dancer in the Dark ou on controverse autour du manifeste du Dogma 95 et de ses implications, entre révolution esthétique et scandale, tout aussi esthétique.

Chaque nouveau film apporte son lot d’innovations, comme une signature qui changerait constamment. Si le formalisme du réalisateur est fortement critiqué, il demeure qu’un phénomène d’attente existe, y compris chez les détracteurs. Il est très emblématique qu’après le choc crée par Dogville et son décor minimaliste tracé à la craie, de nombreux avis ont souligné l’absence de grande nouveauté dans Manderlay, second volet de cette trilogie. Pour la première fois, Lars a voulu continuer sur sa lancée pour approfondir un dispositif. Avant de réaliser le dernier volet de cette trilogie il s’est offert une pause ludique avec Le Direktor, entrant de plain-pied dans un genre qu’il a souvent frôlé, sans l’avoir abordé aussi directement: la comédie. Au passage, il sabote son film en s’appuyant sur le hasard pour déterminer le cadre, la lumière et la plupart des paramètres techniques, à l’opposé de son obsession habituelle du contrôle total.

Pourquoi la provocation ? Toutes les réponses sont envisageables, beaucoup ont déjà été formulées, y compris par l’intéressé. Il reste que pour ce dernier film ou concernant le Dogme, on peut déceler un aspect net même s’il n’est pas le plus évident : l’amusement. Lars Von Trier semble parfois ne jamais faire comme tout le monde parce que sinon il s’ennuierait (le pauvre petit). Il s’ennuierait à répéter constamment les mêmes codes, à reprendre les formules déjà utilisées et à faire un cinéma qui ressemble à un autre (et à voir ce cinéma nous aussi). Quant au Dogme, qui a fait naître des discussions si sérieuses, Thomas Vinterberg – qui en est le co-auteur – a souvent rappelé qu’il avait été rédigé sur un coin de table au cours d’un repas très arrosé. Les règles drastiques du Dogme n’ont pas tant eu pour but d’imposer un nouveau cinéma, elles n’ont probablement été édictées que pour être contournées, parce que rien n‘est plus amusant que de transgresser.

Les films nés de  ce jeu sont inégaux : Festen de Vinterberg est bien meilleur que Les Idiots de Lars Von Trier, et des surprises peuvent venir de là où l’on ne s’attendait pas comme le très beau Lovers de Jean-March Barr (que l’on retrouve comme acteur tout au long de la filmographie de Lars Von Trier). Même principe dans Five Obstructions : Lars Von Trier – qui profite de son image d’emmerdeur pour se déchaîner – demande à plusieurs reprises de à Jorgen Leth de recommencer un de ses court-métrages avec à chaque fois des contraintes très lourdes, pour le forcer à être imaginatif. Jeu de sales gosses.

Touche à tout, il réalise une série TV farfelue, L’hôpital et ses Fantômes (Ridget), crée et dirige Zentropa, une grande société de production qui lui permet de produire ses propres films comme il l’entend et de soutenir des projets qui lui tiennent à cœur. Il aime à conjurer les puissances du cinéma, l’associant comme Tarkovski – cinéaste qu’il admire – à l’hypnose, d’ailleurs mise en scène à la fin d’Epidemic ou au début d’Europa. On compte jusqu’à dix, on voit l’écran noir et on y croit. Un jeu d’enfant.

Lars Von Trier - Europa

Si Lars Von Trier semble changer de manière de réaliser à chaque fois, l’ensemble n’est pas dépourvu d’une certaine constance, son attrait pour le formaliste en première ligne. Plus surprenant, à y regarder de près, on remarque qu’il y a presque toujours un personnage idéaliste quelque part, au premier ou au second plan, très souvent raillé, écrasé, persécuté ou tourné en ridicule, mais bien là. Cela leur réussit d’ailleurs rarement, et pourtant film après film l’idéaliste revient et persiste. Voir dans ces personnages un simple porte-parole du réalisateur serait assez limité, s’il y a porte-parole il semble rare qu’un personne seul le porte. Il n’empêche que la régularité avec laquelle cette qualité revient n’est pas innocente, comme s’il était difficile de s’en passer. Lars Von Trier, provocateur flanqué d’un idéaliste ?
Décidément, infréquentable.

Filmographie :

  • 1985 Element of Crime
  • 1988 Medea (TV)
  • 1988 Epidemic
  • 1991 Europa
  • 1995 L’hôpital et ses Fantômes
  • 1996 Breaking the Waves
  • 1998 Les Idiots
  • 1998 L’hôpital et ses Fantômes, saison 2
  • 2000 Dancer in the Dark
  • 2003 Dogville
  • 2004 Five Obstructions
  • 2005 Manderlay
  • 2007 Le Direktor
  • 2000 Antichrist