Leos Carax

Leos Carax

Eléments biographiques

Entretenant peu de relations dans le monde du cinéma par un isolement volontaire, fuyant les interviews, Leos Carax se protège, sauf dans ses films. De là naissent les légendes et les fantasmagories sur sa vie qui se confond avec celle de ses personnages. On sait que derrière l‘élégant pseudonyme se cache Alexandre Dupont, né le 22 novembre 1960 à Suresnes, qu’il fréquenta assidûment la cinémathèque française en boulimique et qu’introduit aux Cahiers du Cinéma il y reste à peine. Il commence jeune à tourner et impose sa patte. Alternativement décrit comme un visionnaire ou un mégalomane, il devient « le pestiféré du cinéma français » après le tournage chaotique des Amants du Pont-Neuf qui accumule malchance et dépassements de budgets. L’échec du film suivant aggrave encore la situation et la réputation de Carax auprès des producteurs, mais pas auprès de la critique.

Filmographie Sélective

Bien qu’il n’y ait aucun besoin de les visionner dans un ordre quelconque, les trois premiers longs sont souvent regroupés sous le nom de « la trilogie des Alex », en référence au nom des personnages que joue Denis Lavant dans chacun des films. D’ailleurs, y a-t-il un seul ou plusieurs Alex ? Difficile de répondre, l’ambiguïté persiste et s’enrichit à l’idée que Leos Carax est lui-même un autre Alex et se projette à travers lui. Sans véritable continuité, ces suites impossibles mettent avant tout en place un univers esthétique poussé. Un Paris magique qui n’est pas un Paris de carte postale, dont déborde une poésie urbaine et nocturne, éblouissante comme un flash dans la nuit ou une course effrénée, éclairée par les néons. Cette fascination tient beaucoup aux images, très maîtrisées, dans le cadrage, la composition ou les couleurs. Mauvais Sang en particulier est une expérience visuelle superbe, dominée par le noir, le rouge et le blanc. Sa dimension plastique affirmée pose immédiatement une grande importance au sensoriel.
Dans le cinéma de Carax, on ne croit presque jamais aux scénarios, et apparemment lui non plus. Et c’est loin d’être un problème. L’histoire devient secondaire face à l’expérience, c’est un simple fil, ou un motif. Les scénarios sont très simples, ce sont des prétextes permettant d’aller voir ailleurs. Tout se résume à peu près à des « rencontres compliquées ». Ce n’est évidemment pas le premier cinéaste qui parle d’amour mais il faut oser parler d’amour fou – presque à la Breton – loin de la banale idylle et plus proche d’un mouvement qui emporte tout. C’est une tentative de s’élancer haut et loin qui est en jeu, quitte à s’écraser violemment et à se heurter au mélodrame. Il y a quelque chose d’enfantin dans cette tentative, d’idéaliste même, et donc de séduisant.

Denis Lavant

La recherche de légèreté est une composante de ce cinéma, en opposition avec la lourdeur des corps, du monde qui entravent leurs élans et de la machine cinéma. Carax a parfois fait le pari des prises de vue en studio, qui demandent un temps infini et une logique complexe, pour atteindre cette légèreté. A l’écran, les acteurs deviennent un instant acrobates ou danseurs. Denis Lavant en première ligne s’illustre comme un acteur incroyablement physique et Carax va justement profiter de cette expressivité corporelle pour la possibilité qu’elle offre en tant que langage. Dans ces trois films et récemment dans Merde on le voit évoluer et devenir cet acteur d’exception, impressionnant et atypique avec son visage buriné.
Cette sensibilité, dans le mouvement ou la technique, vise plus à retranscrire l’intensité que le sensationnel. Peu de hurlements par exemple mais des paroles à voix basse, mixées avec soin. Certains murmures peuvent devenir vertigineux, capables de tout briser alors même qu’ils ne sont qu’un souffle. Du cinéma muet qui tout à coup serait parlant. La bande-son non plus n’est pas innocente, il est à noter que Leos Carax sait bien utiliser de la musique rock dans le cinéma français en la croisant avec d’autres répertoires, se retrouvant à cheval sur Bowie et Barbara, Iggy Pop ou Prokofiev.

Après les difficultés liées aux Amants du Pont-Neuf dont le tournage est un véritable feuilleton catastrophe, on voit une rupture se dessiner avec le film suivant, Pola X. Carax désirant un regard neuf renouvelle son équipe et change de direction. Tournant donc, des acteurs fétiches au chef opérateur Jean-Yves Escoffier, qui était pour beaucoup dans la qualité d’image des longs-métrages précédents. La nouveauté ce sera également que ce nouveau film est l’adaptation d’un roman, intitulé Pierre ou les Ambiguïtés d’Herman Melville, abordant un inceste frère-sœur. Ne serait-ce que par son sujet, le ton est déjà cru. L’adaptation se veut dévastatrice, rageuse. L’intrigue des long-métrages précédents pouvait se résumer en une phrase, ce nouveau film est bien plus dense, si ce n’est confus. Hué par le festival de Cannes, élevé aux sommets par d’autres, Carax divise une nouvelle fois, accusé de génie ou raillé pour sa prétention. Cynique ou blagueur il signe son retour avec un court au nom d’opprobre, Merde.

Avis Personnel

L’identité propre des films, leur donne un aspect très singulier et pour qui désire s’introduire dans l’univers du réalisateur, l’incroyable Mauvais Sang peut être une première mise en bouche. Parfois critiqué comme une simple démonstration de virtuosité, accumulant les prouesses en risquant de tomber dans le trop-plein, il reste qu’il fascine à cause de cette impression qu’il réinvente constamment le cinéma. Quelques grands noms servent de garde-fou – Chaplin, Godard – mais derrière perce un regard neuf, avide de nouveauté et de vie. Film noir expressionniste avec une carrure de mélodrame romantique, c’est avant tout un conte moderne où transparaissent notamment les premières références au sida. L’ombre de Jean Cocteau plane sur le film, de par le charme d’une légèreté qui fricote avec le drame, ou dans le goût de dissimuler pudiquement sous une apparente virtuosité ce qui compte. Boy meets Girl en tant que premier film pose déjà les fondements de cette esthétique dans un noir et blanc élégant, et recèle de nombreuses trouvailles.

Les Amants du Pont-Neuf au contraire se caractérise par des changements de rythme marqués et ne semble viser rien de moins qu’à saisir des vies en sursaut. Il cultive les blessures à vif, se fait déraisonnable pour refuser les sentiments tièdes. Film particulièrement intimiste, il a souffert d’avoir parfois été présenté comme une « superproduction française » parce que son budget était devenu colossal suite à plusieurs catastrophes lors du tournage. Malgré son échec commercial, il reste un des meilleurs. Reste Pola X, film cru dont la noirceur inhabituelle dans cette filmographie surprend. La tension contenue qui n’explosait que par instants était une des forces des longs-métrages précédents. Elle a presque disparu : une fois l’intrigue lancée, le personnage de Guillaume Depardieu accumule les crises et certaines de ces effusions ont du mal à convaincre. L’image d’un héros écrivain idéaliste sentant sa propre imposture ne manquait pourtant pas d’attrait, mais l’ensemble semble se prendre trop au sérieux. Il est difficile de retrouver la légèreté ou l’élan lorsque l’atmosphère de fait-divers plombe les images.
La dureté de l’ambivalent Pola X se révèle toutefois d’un intérêt certain ; elle tient pour beaucoup à sa dimension de renoncement : le dégoût du milieu bourgeois et son rejet par le héros ira de paire avec un refus de la maîtrise technique, de l’image parfaite. Le monde idyllique du héros au début du film est encore filmé comme un Eden, demeure superbe dans campagne rayonnante… Carax semble parfois vouloir salir la beauté même, et pour cela n’épargne pas ses héros, jusqu’à défigurer la gueule d’ange de Guillaume Depardieu. De là, on n’est pas loin de Merde, être répugnant qui dans le court-métrage éponyme éclabousse d’infamie les passants et sème une terreur ordurière au paradis de l’hygiénique. Pas loin, mais une différence de taille : la farce. Humour bien entendu cruel, éloge d’un désordre qui se nourrit d’un intarissable sentiment rageur.

Denis Lavant - Merde

Filmographie :

  • 1980 Strangulation Blues (court-métrage)
  • 1984 Boys meet Girl
  • 1986 Mauvais Sang
  • 1991 Les Amants du Pont-Neuf
  • 1997 Sans Titre (court-métrage commandé pour les 50 ans du festival de Cannes afin que Carax donne de ses nouvelles)
  • 1998 Pola X
  • 2008 Merde (court-métrage dans Tokyo!)

En complément :
Les interviews de Leos Carax sont assez rares pour être remarquées, leur nombre étant très limité. Ce site suivant en répertorie quelques unes.