Philippe Garrel

Coup de cœur de La Lune Mauve

Philippe Garrel

Eléments biographiques

Premier film à 14 ans, détruit. Des reportages pour la TV, non-diffusés à l’époque. Des actualités de mai 68, perdues. Une filmographie en or, pleine de blancs, pas toujours facile à voir, mais ça s’améliore. Le père de Philippe Garrel est l’acteur Maurice Garrel, beau visage qui a incarné un grand nombre de seconds rôles remarqués dans le cinéma français. Deux ça fait déjà une famille de cinéma. Bien plus tard viendra Louis, mais c’est déjà une autre histoire qui commence avec Les Baisers de Secours. Les histoires de Garrel se trouvent en partie dans ses films, au présent ou au passé, de même que les gens qui ont compté, en chair et en os ou sous les traits d’un alter-egos. A commencer par Nico qui après son passage par le Velvet Underground a partagé assez longtemps sa vie pour occuper une place capitale dans ce cinéma. Films souvent faits avec peu ou pas d’argent, jamais cheap pour autant. Depuis un second Lion d’Argent à la Mostra de Venise pour Les Amants Réguliers – il l’avait déjà reçu pour J’entend plus la Guitare – Garrel connaît un nouveau souffle en salles. Le festival de Cannes, peut-être jaloux de la Mostra, a sélectionné La Frontière de l’Aube en Compétition. Sa projection a eu le droit à la plus grosse polémique du festival. Philippe Garrel reste un cinéaste à part.

Filmographie Sélective

La longue filmographie de Garrel laisse assez clairement apparaître différentes périodes, qu’il a pour certaines lui-même désignées. Divisions pratique, et assez pertinente.
La première d’entre elles est intitulée période « adolescente » à partir de Marie pour Mémoire, film qui en 1967 peut passer pour annonciateur par son ton idéologique affirmé, mais se remarque surtout par a forme singulière. Il s’y développe déjà un jeu autour de personnages de la trinité, Marie, Joseph ou Jésus, dégagés d’une dimension religieuse, plutôt comme une famille originelle comme on peut les voir dans Le Révélateur, court film muet et en noir et blanc. L’austérité apparente dissimule un véritable poème cinématographique avec une ambiance onirique et flottante qui laisse rêveur. Prenant le cinéma à rebours il en fait naître surprise et beautés oubliées.
S’ouvre ensuite la période Underground, où l’on retrouve un Jésus dans Le Lit de la Vierge, qui cherche désespérément à porter son message à l’aide d’un mégaphone. Voyages initiatiques, échecs de la parole, Garrel est prêt à se lancer dans une série de films alchimiques, quêtes sur le feu, la glace ou les mythes, entreprise avec Nico à partir de La Cicatrice Intérieure, dans les déserts du Maroc ou d’Islande. Garrel s’y peint avec elle, parfois accompagné de quelques amis dont le cinéaste Serge Bard, le peintre Frédéric Pardo, l’acteur Pierre Clementi… La chanteuse en muse et modèle envahit l’image de sa présence et accompagne ses voyages mystiques. Cette époque qui remplace souvent les mots par des poses hiératiques s’inspire d’icônes passées autant qu’elle en crée de nouvelles. Ces portraits fondus dans une temporalité flottante, nourris de la peinture de Georges de La Tour, de vieux mythes germaniques ou d’imagerie médiévale désarçonnent et émerveillent.

Nico - La Cicatrice Intérieure

Après la séparation avec Nico, Garrel va se lancer dans une singulière poursuite de l’aura qu’elle occupait dans son cinéma. Retour à la parole et aux histoires, qui se répètent ou se déclinent. Rencontres et séparations, ressassées comme une obsession, donnant naissance à la douceur déchirante de L’Enfant Secret ou au foisonnant Elle a passé tant d’heures sous les Sunlights. Avant d’évoluer encore, d’accorder une place à d’autres rencontre, de Liberté, la Nuit aux Baisers de Secours. L’histoire, la même, rattrapera le temps dans J’entend Plus la Guitare, réalisé après la mort de Nico, dernier retour et hommage discret. Garrel continue à figurer dans ses films, au travers d’alter-egos, cinéastes ou non, poursuivant le parcours. L’époque est aux personnages à la porte de la vieillesse, jusqu’au retour vers la jeunesse avec ces très beaux Amants Réguliers. Les histoires et les époques sont réunies, Louis et Maurice Garrel autour d’une même table poursuivent ces jeux de filiations et d’incarnation, renouvelés et dépassées.

Avis Personnel

Brigitte Sy et Louis Garrel

Garrel a exploré tout le long de son œuvre le domaine autobiographique avec une grande constance, sans craindre les répétition, les ennuis. Pourtant, l’impression qui domine est qu’il l’a toujours transformé. Dans un premier temps, la vie ce fut le film. Epoque des grandes quêtes avec une bonne part de mysticisme, où la vie se confond à l’écran parce qu’elle se réalise au cinéma. Le film n’est même pas une histoire de son tournage, il est réalisation d’un moment, de quelque chose qui ne se raconte pas. On ne raconte pas qu’un enfant avance de dos dans un tunnel pour au bout embrasser sa mère pour parler de telle scène du Révélateur. Il faudrait dire la forêt noire, les années soixante ou les années zéro, le temps qui se dilate, l’enfant, la femme, le mythique, la peinture sacrée, le noir et blanc tranchant. Difficile aussi de raconter les portraits immobiles du Berceau de Cristal, ou sinon comme on raconterait une suite de tableaux, sans pouvoir parler du temps qui s’y étire et de l’effet produit.
Cette période qui n’hésite pas à aller contre un éventuel progrès utilise le muet, le noir et blanc – mais pas seulement – ou les trucs du cinéma primitif, et parvient parfois à produire cette illusion d’un cinéma naturel, bougeant simplement comme il respire malgré toute la sophistication de certains mouvements de caméra. Un retour aux origines techniques jusqu’au Bleu des Origines, tourné avec Nico clandestinement sur le toit de l’opéra de Paris avec une vieille caméra à manivelle. Comme certains films de Warhol – qui d’ailleurs adora Le Lit de La Vierge – plusieurs films de Garrel sont des « expérience », expériences vivantes et à vivre, loin du cinéma habituel avec sa trame, ses enchaînements, ses systèmes de cause à effet sa temporalité.

Garrel reviendra vers un cinéma plus narratif. Pour ne pas se perdre d’après lui, sans renier ce qu’il a fait, en se rapprochant du cinéma de Jean Eustache notamment, qui lui aussi doit beaucoup à Lumière. Renouer avec le récit n’est pas pour autant en adopter les canons. Le récit guide à peine, souvent fait d’ellipses et de scènes rejouées. La part autobiographique se comprend à force de recoupements entre films, mais ces répétitions provoquent aussi la fin de l’impression autobiographique, et le basculement dans l’universel. Derrière les éventuelles anecdotes il y a le général, la rencontre, les déboires et le cinéma dans tout ça. Elle a passé tant d’Heures sous les Sunlights en particulier semble vouloir tout dire, le passé, le cinéma, la vie, les rapport enchevêtré de l’un et l’autre. Sa forme complexes, explosée, déconstruite, difficile à amadouer, ne se contente pas d’une simple mise en abyme du tournage et fait tout se confondre. Des images apparaissent et disparaissent dans des flashs, somptueuses. L’apparente austérité du noir et blanc ne résiste pas longtemps devant les visages illuminés. Depuis longtemps – Robert Bresson pourrait en être l’exemple type -on sait que le dépouillement n’est pas contradictoire avec une certaine extravagance. Ces beautés fulgurantes ne sont pas absentes des films plus récents de Garrel qui, par leur narration plus conventionnelle, risquent moins de désorienter les premiers venus, tout en conservant, pour la plupart leurs singularités et leurs élégances.

Mireille Perrier - Elle a passé tant d'heures... A propos des liens entre le personnel et l’œuvre, c ‘est également dans ce film qu’est franchement posée la question, de savoir si à invoquer le fantôme de Nico ou d’autres femmes il sert son amour ou se sert de lui. Quelles valeurs pour les secrets quand on les exhibe est-il également dit dans L’Enfant Secret. Le secret est peut-être de toujours exhiber les choses avec une immense pudeur, sans vouloir nécessairement dramatiser ou multiplier les péripéties. L’œuvre de Philippe Garrel travaille constamment l’autobiographie, sa sincérité et son dépassement. Les histoires personnelles, transformées, appellent rapidement d’autres histoires, celles de tout temps. La Naissance de l’Amour. Ce n’est plus une rencontre, ce sont les, et donc la rencontre.
A leur tour les images produisent leur propre récits ; les portraits sans dialogues par exemple, parfois assez longs, qui persistent même dans les films narratifs, sont des points de départ pour le songe, l’invention. D’autres histoires peuvent s’y nicher en creux, et avec elle une émotion discrète. Une émotion semblable se retrouve dans les dialogues, avec également une retenue dans ses effets – la scène d’électrochocs de L’Enfant Secret, encore lui, le résume comme nulle autre, loin de ce qu’on pouvait imaginer. Il arrive que les acteurs dérapent sur le texte, aient une prononciation inhabituelle ne sont pas toujours parfaitement audibles, tant pis et même au contraire, l’accident ajoutant son charme. Pour cette raison on dit souvent que Garrel ne fait qu’une seule prise. C’est presque vrai. A force, certaines stratégies de direction d’acteurs deviennent un peu répétitives, mais dans l’ensemble les comédiens restent un point fort de son cinéma. S’il fait peu de prises, les répétitions sont en revanche assez longue, ce qui permet de modifier les rôles et les situation en fonction d’un acteur et de sa singularité. Loin de s’attacher à raconter rigoureusement sa propre histoire, le cinéaste ne cesse de s’en détacher et de la rendre autre. Encore une fois la dimension autobiographique à laquelle elle est si souvent limitée est débordée, et ne suffit pas pour contenir l’ampleur de ce que le cinéma de Philippe Garrel recèle pudiquement. Cette modestie de ton ne doit pas pour autant dissimuler la prétention évidente d’une œuvre, qui – et la dernière polémique à Cannes le rappelait – veux à faire du cinéma comme il l’entend, et continue.

Filmographie sélective (longs-métrages uniquement) :

  • 1967 Marie pour Mémoire
  • 1968 La Concentration
  • 1968 Le Révélateur
  • 1969 Le Lit de la Vierge
  • 1972 La Cicatrice Intérieure
  • 1973 Athanor
  • 1974 Les Hautes Solitudes
  • 1975 Le Berceau de Cristal
  • 1975 Un Ange Passe
  • 1978 Le Bleu des Origines
  • 1978 Le Voyage au Jardin des Morts
  • 1979 L’Enfant Secret)
  • 1983 Liberté, la Nuit
  • 1985 Elle a passé tant d’heures sous les Sunlighs
  • 1989 Les Baisers de Secours
  • 1991 J’entend plus la Guitare
  • 1993 La Naissance de l’Amour
  • 1996 Le Cœur Fantome
  • 1999 Le Vent de la Nuit
  • 2001 Sauvage Innocence
  • 2005 Les Amants Réguliers
  • 2008 La Frontière de l’Aube

Bibliographie :
Une Caméra à la Place du Coeur, Philippe Garrel et Thomas Lescure, éditions Admiranda/Institut de l’Image, 1992. Livre court et précieux d’entretien où Garrel revient sur une grande partie de sa carrière et reproduit quelques documents de travail.
Les Films Zanzibar et les Dandys de Mai 1968, Sally Shafto, Paris expérimental, Collection Classiques de l’Avant-Garde, 2007, 256p. Français et Anglais. Zanzibar est un groupe de réalisateurs français de la fin des années soixante. Le livre évoque les premiers films de Garrel et cette sphère entre expérimentation et avant-garde.

Philippe Garrel a mis à disposition en téléchargement légal pour un usage privé « Elle a passé tant d’Heures sous les Sunlights ».