Neil Jordan La Compagnie des loups

Fantasy horrifique

Note :
5/5
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Synopsis

Rosaleen est une jeune fille, pas encore femme, plus vraiment une enfant. Elle dort, du rouge à ses lèvres. Dans ses rêves, elle est la fille d’un couple de paysans, vivant dans un minuscule village au milieu des bois. Des bois que traversent des sentiers dont il ne faut surtout pas s’égarer, au risque de tomber sur les loups…

Loups contre lesquels la grand-mère de Rosaleen, qui vit à l’écart du village, ne cesse de mettre en garde. Car il y a toutes sortes de loups, et bien souvent ils cachent leur fourrure sous la peau d’un homme ou d’une femme, au prix d’un sort, d’un pacte avec le Diable, ou bien d’une simple nature sauvage innée. Mais Rosaleen, qui grandit et découvre les jeux des adultes, se demande s’il y a vraiment lieu de craindre les loups.

Bande-annonce

Critique personnelle

En 1984 sort sur les écrans La Compagnie des loups, long-métrage d’un réalisateur irlandais encore inconnu du grand public. Mais cette adaptation d’une nouvelle d’Angela Carter, parue dans le recueil éponyme (pour l’édition française) lui vaut d’être remarqué. Plus tard, Neil Jordan réalisera brillamment une autre adaptation, celle du roman Entretien avec un vampire d’Anne Rice, mais pour le moment, penchons-nous plutôt sur La Compagnie des loups et le récit qui l’a inspiré.

Dans son recueil (The Bloody Chamber and Other Stories en VO, mais traduit La Compagnie des loups en français), Angela Carter réécrit plusieurs contes connus pour en révéler les symboles profonds, qui ont été édulcorés dans les versions enfantines publiées de nos jours.

Car les contes originels n’étaient pas innocents. Chargés de métaphores, ils évoquaient la quête de soi, le cheminement vers l’âge adulte (au travers notamment de la sexualité), la violence et la mort.

Dans l’histoire intitulée La Compagnie des loups, Angela Carter reprend le célèbre Petit Chaperon rouge, conte qui a connu de nombreuses versions. Si celle la plus connue est celle où, à la fin, le loup est tué et tout est bien qui finit bien, il existe plusieurs versions où la fillette finit au lit avec le loup, ou bien mange la viande qu’il lui propose sans savoir qu’il s’agit des restes de sa grand-mère, ou encore termine dans l’estomac du canidé. Autant de versions plus violentes que le conte originel, mais qui en ont conservé la métaphore : le parcours d’une fillette à la puberté, qui découvre la sexualité alors que ses règles arrivent.

Rosaleen (Sarah Patterson) dans La Compagnie des loups

C’est cette symbolique-là qu’a repris l’auteur, mêlée à la thématique de la liberté, et Angela Carter étant scénariste sur le film, on retrouve cette métaphore tout au long du long-métrage. Couleur rouge du châle concocté par la grand-mère, du fard que Rosaleen appose sur ses lèvres (celle qui dort le chipe à sa soeur aînée, celle rêvée le trouve dans un nid), du sang sur la neige laissé par le chasseur… Le rouge, couleur du sang (menstruel ou de la virginité perdue), couleur du désir, couleur du sexe. Les symboles de cette sexualité qui s’éveille apparaissent aussi via les images, chrétiennes, de la pomme mordue (le fruit défendu) et du serpent qui apparaît, discret.

Mais Rosaleen, qui découvre les jeux de la séduction en jouant au chat et à la souris avec un jeune villageois, est aussi farcie d’histoires par sa grand-mère, qui ne cesse de la mettre en garde : ne jamais manger une pomme tombée à terre, ne jamais s’écarter du sentier lors de la traversée de la forêt, ne jamais faire confiance à un homme dont les sourcils se rejoignent.

La métaphore du chemin dont il ne faut pas s’écarter est assez évidente, d’autant plus que la jeune fille enfreint plus d’une fois cette consigne. Quant à la dernière recommandation, elle s’inscrit dans les nombreuses histoires de loups racontées par l’aïeule, qui cherche à inculquer en sa petite-fille la peur de cet animal… s’il s’agit bien de l’animal ! La peur du loup a une signification sous-jacente bien connue !

Homme et loup à la fois, dans La Compagnie des loups

S’ajoutent à cela la mort de la sœur aînée, au tout début du rêve – la jalousie sororale est aussi esquissée, car la rivalité féminine est partie prenante aussi dans l’éveil sexuel de la cadette ; la présence d’araignées dont Rosaleen n’a nulle peur (parce qu’elle tisse sa propre toile ? Ignore qu’elle file dans un piège ? Est aussi prédatrice dans l’âme ?) ; la découverte d’un nid dissimulant miroir, rouge à lèvres et où, lorsqu’un oeuf éclot, en sort une figurine d’enfant qui pleure… Attributs de coquetterie féminine et figuration de la maturité sexuelle de Rosaleen (qui peut désormais avoir des enfants), encore des symboles !

Mais restons-en là pour le décorticage du film. La Compagnie des loups, c’est avant tout un merveilleux et horrifique film. Un véritable conte, pétri d’onirisme et d’images symboliques. Une histoire prenante, ensorcelante, où l’on est enchanté par les décors, les trouvailles, horrifié par les transformations, sanglantes, d’hommes en loups, amusé par certaines scènes et saynètes (l’histoire de la sorcière, par exemple, qui recèle aussi un tout autre message que celui de la puberté).

L’éveil à la sexualité de Rosaleen y est fort bien représenté par des métaphores claires et une interprétation toute en fraîcheur et sincérité (l’actrice est une débutante qui a été sélectionnée suite à un casting dans des lycées anglais). La grand-mère est campée par une Angela Lansbury toute en amabilité et fermeté. Les effets spéciaux, qui sont un peu datés, n’en ont que plus de charmes. Les métamorphoses pourraient être kitsch si elles ne s’accompagnaient pas d’expressions de souffrance intense par le métamorphosé. Celle de la première saynète, notamment, rappelle que le film appartient au genre de la fantasy horrifique. Pour devenir loup, l’homme s’arrache littéralement de sa peau d’être humain… ce qui ne va pas sans douleur, on s’en doute bien.

Rosaleen et le chasseur

Enfin, n’oublions pas le chasseur ! Qui n’a rien à voir avec celui, sauveur et tueur de loup, de la version du conte bien connu. Comme je l’ai mentionné plus haut, La Compagnie des loups retire les lissages effectués sur le conte pour en révéler à nouveau le cœur de l’histoire. Sa signification première. Et vu le nombre d’histoires de loups évoquées, vu aussi la fascination qu’ils exercent sur Rosaleen, l’identité du chasseur n’a au final rien d’étonnant… et Rosaleen, d’ailleurs, se révélera plus attirée par lui que par le jeune et maladroit villageois !

La scène finale du rêve est une vraie merveille. Plus qu’une ode à la sexualité féminine libre et sauvage, c’est une ôde à la femme indépendante, libre de ses choix (notamment de partenaire), libre d’envoyer valser les conventions étriquées. Après tout, c’est en s’écartant du sentier que Rosaleen va de découverte merveilleuse en inquiétante (mais si séduisante !) rencontre.

Quant au final du film, il apparaîtra obscur à plus d’un. Moi la première. Mais n’oublions pas… La Compagnie des loups, plus qu’un conte revisité, est un conte. Et comme dans tout conte, l’on y avance dans « une forêt de symboles ». Et il y aurait encore beaucoup à dire, beaucoup de pistes à creuser dans ce film décidément très riche, aussi divertissant que plein d’enseignements. Comme les histoires d’autrefois.

Le grain de sable

La vision de la sexualité féminine associée au loup n’a pas été sans me rappeler l’ouvrage de Clarissa Pinkola-Estès, Femmes qui courent avec les loups, qui invite les lectrices à renouer avec leur essence profonde à travers le décryptage de plusieurs contes.

Références

Acteurs : Sarah Patterson, Angela Lansbury, Stephen Rea
Année : 1984
Durée : 1h31
Pays : Royaume-Uni