Nuit de Chien de Werner Schroeter

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Affiche de Nuit de Chien

Synopsis

Ossorio arrive en train à Santamaria le soir au milieu de soldats et de réfugiés. Il doit prendre un bateau, trouver des billets, trouver sa femme. Dans la ville encerclée où rodent une inquiétante milice, quand chacun cherche à prendre le pouvoir ou à sauver sa peau, les amitiés, les alliances et les amours s’intervertissent.

Critique personnelle

Un héros sans âge revient d’un front dont on apprend peu de choses si ce n’est que la situation là-bas a l’air au plus mal ; arrivé en ville la milice gronde, seul pouvoir encore debout puisque même le dictateur est introuvable… Il suffit de peu de temps à Nuit de Chien pour poser le ton et une ambiance de régime en train de s’écrouler, cerné par une armée, bouffée de l’intérieur par les factions qui se déchirent. On y retrouve un air de guerre d’Espagne, un peu d’Argentine aussi. Juan Carlo Onetti, dont le roman de 1943 est à l’origine du scénario, avait inventé la ville imaginaire de Santamaria pour son intrigue, avec plus d’une idée derrière la tête. L’utilisation d’anachronismes, vestimentaires, techniques ou autres par Werner Schroeter, balaie tout le spectre d’un vingtième siècle turbulent, assez légèrement pour éviter le côté kitsch des éléments datés « pour faire vrai ». Le fait que le film ne soit pas tout à fait situé lui permet de ne pas avoir la raideur d’un film à costume sans remettre au placard un certain sens historique.

Probablement plus historique « qu’intemporel » d’ailleurs : si Nuit de Chien n’hésite pas à juxtaposer costumes anciens et modernes, ses vieilles Citroën et ses F-16, il ne va pas jusqu’au bout en y associant par exemple des technologies tout à fait contemporaines. Loin d’être nécessairement un mal, le film révèle probablement par là une certaine importance de l’imaginaire dans cette ambiance. La décadence dix-neuvième est bien connue, le siècle suivant n’a pas été en reste dans un autre ton. Là où l’accent sur l’intemporalité poserait plutôt le film comme un commentaire sur La Dictature ou Le Pouvoir dans l’absolu, cette part d’imaginaire nourrie d’une époque, d’un siècle particulier fait resurgir son caractère de vision, libre, noire, lyrique et grotesque.

Nuit de Chien de Werne Schroeter

Décadent ou baroque sont des mots un peu galvaudés pour parler du cinéma de Schroeter, des explications en appellent d’autres. Pour utiliser un raccourci trop cavalier pour être exact, Nuit de Chien c’est un peu Shakespeare, Fassbinder et un héros français. Pascal Gregory est bien sûr excellent dans le rôle principal mais ce n’est pas la seule raison. Tous les acteurs sont de toute manière admirables, à la mesure de personnages très forts qui viennent se succéder dans cette extravagante nuit. Colonel admiré et perdu, dictateur prêt à se faire sauter, faune d’un bordel ou cette adolescente au regard dur… au fond tout ce qu’il faudrait pour construire une jolie tragédie, avec ses rois déchus, ses dilemmes cornéliens ou pas, et le déclin qui s’annonce.

Sauf que Nuit de Chien ne parodie pas la tragédie qu’il aurait pu être, il s’en échappe. Pas de grand choix entre l’idéal et le cynisme pour le héros, cette question si elle se pose lui est finalement assez étrangère, pensant toujours à autre chose, abandonnant ce qu’il cherchait ou laissant un doute sur ce qu’il peut réellement chercher. Les mots état de siège, coup d’état, miliciens, déroute qui jouaient comme des signes pour situer l’ambiance sembleraient pour un peu glisser sur lui, se réduire à un discours à un second niveau. Le sens et les buts des allers et venues constantes tend presque à s’effacer, les enjeux de certaines péripéties s’amenuisent ou disparaissent. Dans la ville où le pouvoir passe de mains en mains, les personnages autour du héros deviennent interchangeables. Ne reste alors que la nuit, et son déroulement chaotique comme un grand mouvement sans fin où les heures continuent de filer sans que le jour ne vienne.

Barcala (Sami Frey)

Tout ou presque se délite dans cette nuit en désordre, et en parallèle avec leurs enjeux, les événements perdent de leur pathos, loin d’une gravité attendue. Lors d’une scène d’interrogatoire, derrière beaucoup d’humour noir, le cruel Morassan semblerait presque punir le cliché des protestations de sa victime, qui se plaint comme dans n’importe quel film, en plus que d’essayer de la faire parler. Moins de pathos, un certain sens du dérisoire mais pas de parodie. De manière assez adroite, Nuit de Chien l’esquive, la parodie s’enfermant souvent dans ses clichés, et fait le choix risqué d’assumer une part grotesque.
Choix dangereux puisqu’il consiste à souvent être à la limite où la situation deviendrait ridicule : jusqu’à quel point la boîte avec ses travestis, et ses belles de nuit a encore de l’allure, à partir de quand ne reste-il que le clinquant, ce qui fait faux et théâtral? Ce numéro d’équilibriste n’est pas réussi pour tout le monde, Nuit de Chien s’il a reçu le Lion Spécial du Jury à la Mostra de Venise y a tout aussi bien été copieusement moqué. Mais derrière lui ne se trouve pas seulement l’idée de désigner l’écueil où il pourrait tomber, pour essayer de conjurer le ridicule par exemple, il s’agit tout autant de remettre insidieusement en cause son sérieux. Le film sait alors tanguer sous les aléas de son parcours nocturne, avec une certaine grandeur bancale qui fait sa superbe.

Références

  • Acteurs : Pascal Gregory, Bruno Todeschini, Amira Casar, Eric Caravaca, Bulle Ogier, Sami Frey.
  • Année : 2008
  • Durée : 2h
  • Pays : Allemagne-Portugal-France
  • A partir de l’œuvre de Juan Carlo Onetti, très adaptée par Gilles Taurand

Site officiel du film.
[rating:3,5]