Sofia Coppola Virgin Suicides

Drame

Affiche de « Virgin Suicides » de Sophia Coppola

Note :
4/5
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Synopsis

Quelque part dans le Michigan, au milieu des seventies. Quatre garçons observent avec fascination leurs voisines, les soeurs Lisbon: Cecilia, 13 ans; Lux, 14 ans; Bonnie, 15 ans; Mary, 16 ans; et Therese, 17 ans. Toutes plus belles, toutes plus mystérieuses les unes que les autres. Néanmoins, quelque chose cloche chez les Lisbon: un jour, la cadette s’ouvre les veines dans la baignoire familiale. Sauvée de justesse, elle finit par se suicider quelques jours plus tard.

Est-ce dû à la possessivité dévote de leur mère, au détachement autistique de leur père, qui, mélangés, a toujours exclu toute possibilité de dialogue? Un an passe, au terme duquel les quatre soeurs restantes, après avoir tenté en vain de vivre une vie de lycéennes normales, seront plongées de force dans un isolement extrême par leur mère. Les garçons, obsédés par ces anges blonds vivant de l’autre côté de la rue, tenteront de les secourir…

Critique personnelle

Adaptation du roman éponyme de Jeffrey Eugenides, Virgin Suicides est également le premier long-métrage de Sofia Coppola, fille de. Disons-le d’emblée: pour un premier film, c’est un coup de maître. Si on regarde le film a posteriori, en ayant vu aussi Lost in Translation et Marie-Antoinette, les deux autres films de la réalisatrice complétant la trilogie, on se dit que Sofia Coppola a réussi à distiller tous les éléments caractéristiques de son univers visuel dès son premier film: mélancolie post-adolescente, couleurs pastels évanescentes, bande-son d’enfer et absence de conclusion narrative.

Virgin Suicides 1

Ainsi est-on confronté à cinq jeunes-filles en fleur, dont l’apparente candeur dissimule à peine un mal-être omniprésent. Que Lux Lisbon (Kirsten Dunst) s’adonne, tout sourire, à Trip Frontaine (Josh Hartnett) ou à d’autres mâles en devenir sur le toit de la maison familiale (sic), au petit matin c’est toujours triste qu’elle plonge ses yeux couleur lagon dans le vide. A quoi pense-t-elle? Pourquoi agit-elle comme ça? Autant de questions que le spectateur se pose à l’instar de ces quatre garçons fascinés par leurs voisines.

En tout cas, mes filles n’ont jamais manqué d’amour. (Mme Lisbon)

Si la caméra de Sofia Coppola se focalise sur Lux, symbole d’une fratrie presque jumelle, le personnage n’est pourtant pas si caractéristique de ses quatre soeurs. Là où Cecilia, Bonnie et Therese se montrent peu, aussi prudes physiquement qu’émotionnellement, dressées par une éducation où prédominent les images pieuses et les crucifix, Lux quant à elle est tentée de laisser exploser sa sensualité naissante à chaque instant. C’est d’ailleurs la seule que l’on voit en conflit ouvert avec sa mère, alors que les conditions de vie que celle-ci impose à ses filles donnent envie de hurler. Les punitions que Mme Lisbon (impeccable Kathleen Turner) impose à Lux témoignent d’un sadisme croissant: lui demandant d’abord de cacher ses épaules avec un gilet lors d’un dîner, puis d’enlever son pied nu de la table basse en présence masculine, elle lui ordonnera ensuite de brûler sa collection de disques de rock, avant de punir la fratrie entière parce que Lux a (dé)couché. Ainsi, les quatre filles Lisbon seront-elles condamnées à vivre recluses chez elle par une mère si égoïste qu’elle s’auto-convainc d’agir pour leur bien.

Kirsten Dunst et Josh Hartnett

De cet étouffement maternel, on passe sans transition à l’absence. L’absence de Cecilia, déjà, qui met en lumière l’absence de dialogue inhérente au foyer. Personne – hormi un voisinage curieux ou les journaux télévisés locaux – ne parlera plus jamais de la jeune suicidée. Quand le père Moody vient dialoguer avec M. et Mme Lisbon après le suicide de leur fille cadette, il se heurte à un silence de mort. Ne pas parler de celle qui est décédée signifie l’impossibilité de faire son deuil; ainsi le spectre de Cecilia hantera les protagonistes jusqu’au dénouement tragique du film: puisqu’il est impossible de la laisser partir, partons la rejoindre… Le ton du film est donc éminemment romantique. Le fait que les quatre filles s’opposent à la coupe du vieil arbre malade planté devant leur maison peut être vu comme l’attachement à l’être disparu dont on assume pas vraiment la disparition.

Le film a été interdit aux moins de 18 ans aux Etats-Unis. Dans mon pays, le suicide est encore un tabou absolu, alors qu’à mon avis, le fait qu’on n’en parle pas est une partie du problème. (Sofia Coppola)

L’absence est également frappante dans le fétichisme qu’entretiennent ces quatre garçons adolescents pour les soeurs Lisbon. Il n’existe pas vraiment de communication entre elles et eux, et, quand l’un d’eux essaie de compatir avec Mary, il se heurte lui aussi au silence. Finalement, c’est à travers des appels téléphoniques faussement anonymes, où les deux clans font passer leurs messages grâce à la diffusion de leurs 33 tours préférés, qu’un semblant de communication est rétabli. Même si, au fond, ils n’en savent toujours pas plus. Obsédés par leurs blondes icônes, les garçons tenteront de les sauver, se voyant déjà les emmener en voiture loin, très loin de leurs parents castrateurs – pour pouvoir enfin respirer leur parfum à pleins poumons, et pour pouvoir enfin toucher ces muses lointaines. Mais l’absence des corps ainsi que l’évanescence de l’innocence auront le dernier mot, puisque finalement les jeunes garçons découvriront avec horreur les corps suicidés de leurs égéries, le tout rythmé par la lancinante bande originale composée par Air.

Sofia Coppola et Kirsten Dunst

L’omniprésence du narrateur masculin, voix off d’un des garçons devenu adulte, et la fascination généralisée des hommes pour ces filles secrètes – qu’il s’agisse de leur père, du prêtre, de leurs voisins – n’ont de sens qu’à cause du mystère dont sont auréolées les soeurs Lisbon. Créatures pour lesquelles les uns et les autres ressentent une passion quasi mystique, elles resteront à la postérité des icônes parfaites mais intouchables, idéalisées par des hommes totalement démunis face à la féminité, voire traumatisés par elle.

Le film se termine sans donner aucune réponse. A l’instar du narrateur, on est condamné à retourner toutes les hypothèses dans sa tête, encore et encore, choqué par ce conte cruel. Mais, après tout, peut-être que c’est précisément ça qui fait d’une oeuvre un chef d’oeuvre: le mystère.

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[rating:4]