Greg Broadmore Dr Grordbort présente Victoire : Violence et aventures scientifiques pour jeunes hommes et femmes éduquées

Propagande à vapeur

Note :
4/5
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L’argument

Le Dr Grordbort a toute une documentation sous la main pour inviter la jeunesse de son époque à rejoindre les rangs de l’armée héroïque qui lutte sans relâche contre l’envahisseur extraterrestre. Ou qui va jusqu’à les traquer sur leurs propres planètes, accessoirement.

Ça commence comme ça

Avis personnel

Dans le paysage littéraire francophone (d’origine ou traduit), le steampunk me semble peu représenté. Est-ce un mal pour un bien, le genre ne devenant pas, à l’instar de la fantasy, un ramassis de clichés duquel les auteurs talentueux doivent s’extirper de leur mieux ? Je l’ignore.

Toujours est-il qu’à la sortie d’un élément ouvertement steampunk, j’espère très fort qu’il sera de qualité. Avec Greg Broadmore, franchement, on peut y aller les yeux fermés. La signature Weta workshop elle aussi semble gage de qualité.

Impossible de s’ennuyer dans cet ouvrage, qui réunit des choses très variées : aventures en bandes dessinées, catalogues d’armes, affiches de propagande, galeries de portraits et biologie des animaux et créatures extraterrestres. Un seul constat à la fin : c’est trop court !

Ôde à l’imagination, soucis du détail, les armes présentées sont de véritables bijoux dans un écrin de papier. Beauté – des objets – et poésie – de leurs noms (la Banshee silencieuse, la Mante religieuse argentée 99, etc) – donnent très clairement envie de se servir de ces machines à tuer.

Ce qui est exactement le but du Dr Grordbort : enrôler de nouvelles recrues. Car l’ensemble du livre est une fabuleuse mise en scène de propagande, faisant l’apologie d’une guerre, forcément juste puisque décidée par nous autres, humains.

Et pour s’attirer les foules, un militaire est porté en héros. Il s’agit de lord Cockswain, qui se veut également explorateur et naturaliste, avec une tendance certaine à pulvériser avant d’étudier toutes les créatures qu’il croise. Ovationné, certes, mais pas moins tourné en ridicule de temps à autre, aidé par ses maladresses et ses insultes désuètes.

Mais cette façon de mettre un homme, appartenant au commun des mortels – Cockswain n’est ni un superhéros ni plus malin ou intelligent qu’un autre, je l’imagine même très probablement en dessous de la moyenne – sur un piédestal, m’a rappeler un film de guerre, dans lequel la propagande (soviétique et nazie) jouait un rôle prépondérant : il s’agit de Stalingrad (Ennemy at the gates de son titre original).

On y découvrait un tireur d’élite montré en icône par les politiciens, ses exploits publiés dans les journaux afin de redonner espoir et motivation au peuple. L’histoire s’inspirant de faits réels, le monde créé par Broadmore apparaît particulièrement cohérent et réaliste : si les créatures et objets sont inventés de toute pièce, les méthodes d’enrôlement mises en place sur les lecteurs sont bien les mêmes que celles utilisées pendant les guerres appartenant à notre passé.

La différence flagrante avec Stalingrad, c’est que dans le film, le camp opposé réplique avec un héros bien lui, et l’affrontement entre les nations devient un duel entre deux hommes. Lord Cockswain n’a pas d’ennemi en particulier. Quelque part, c’est peut-être ce qui lui manque pour que l’histoire soit époustouflante. D’un autre côté, c’est là tout le pathétique de la situation : ce « héros » s’acharne à vaincre des ennemis moins « intelligents » que le Dr Grordbort appelle des « arriérés » tout en se réjouissant que « le Seigneur [ait pourvu les humains] de plus gros cerveaux et de canons plus gros encore ».

Il s’en prend à plus faible que lui, et en est très fier. Éliminer sans réfléchir, du moment que ce n’est pas humain, c’est son leitmotiv. Il n’en faut pas plus pour comprendre que Guillermo Del Toro (célèbre réalisateur entre autres du Labyrinthe de Pan) ait décrit ce livre comme « une brillante satire de notre époque ».

De plus, bien que sur le ton de l’humour, l’atmosphère de guerre est particulièrement bien rendue. Dans des tons ocres et marrons chers au steampunk, les tanks se dessinent sur des ciels sombres, les fumées des explosions envahissent l’image, les silhouettes des soldats avancent à grand peine dans un chaos de poussière et d’ombres. Toujours oscillant entre esthétique des années 1920 et gadgets futuristes, le mélange est bon et la sauce prend: voyage dans l’espace, guerre, humour et rétro-futur… on en réclame encore!

Le grain de sable

Les armes présentées par le Dr Grordbort sont elles-même en vente sur le site de weta, à des prix défiants toute concurrence, le plus élevé ayant fait saigner mes rétines s’élève à 4500$, entre autre merchandising (et même des articles moins chers). Pour les collectionneurs.

Gramophone

La chevauchée des Walkyries de Wagner

Sur le mur

Et pourquoi pas l’une des fabuleuses armes sorties tout droit de ce monde étrange? Le Bison vertueux me semble idéal.

Bison vertueux

À propos de Greg Broadmore

Artiste aux multiples facettes, Greg Broadmore adore créer des univers. Ce qui tombe plutôt bien, puisqu’il est concepteur-designer chez Weta Workshop, la société spécialisée dans les effets spéciaux fondée par Peter Jackson, à Wellington, Nouvelle-Zélande, avec qui il travaillé sur des films tels que le King Kong du même Jackson, Black Sheep ou District 9, ainsi que sur l’adaptation du jeu HALO.

Son univers personnel, très axé steampunk, est tellement riche qu’il se décline en livres ainsi qu’en jeux vidéos, la passion première de notre homme. Une exposition lui a été consacrée en Suisse, avant qu’il ne soit également présent sur les Utopiales de Nantes, dont il dessinera même l’affiche.

Dans la même veine

  • Pour les amateurs à la fois du fond et de la forme, donc du steampunk et du roman graphique, je conseille la lecture de l’excellent Memories of Retrocity: Le journal de William Drum, de Bastien Lecouffe-Deharme. La grosse différence entre ces deux œuvres est sans aucun doute le ton de l’histoire : Retrocity est aussi sombre et déprimante que Victoire est un condensé d’humour.
  • Triumph ou le catalogue de rayguns, Doctor Grordbort’s Contrapulatronic Dingus Directory, autres ouvrages de Greg Broadmore mettant en scène le fameux docteur, mais tout deux en anglais.

Références

Éditions Milady Graphics en collaboration avec Huginn & Muninn, 2011, 80 pages.

Liens