L'Hermenier & Looky Blanche-Neige

Miroir d'un conte

Note :
4/5
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L’argument

Au Royaume des neiges, le roi expire son dernier souffle, empoisonné par sa nouvelle épouse. La Reine Sorcière, ainsi la nomme le peuple dont le quotidien devient alors peur et esclavagisme, règne quelques années avant de décider d’anéantir à son tour Blanche-Neige, l’héritière du Trône des neiges. Elle commande pour cela à son fidèle bras droit, le chasseur, de se débarrasser de sa belle-fille définitivement.

Ça commence comme ça

Avis personnel

Sortie en parallèle du film Blanche-Neige et le chasseur, cette bande dessinée nous joue pourtant une partition toute différente. On garde les grandes lignes connues du conte : l’orpheline de mère à la peau blanche, aux lèvres pourpres et à la chevelure ébène, la sorcière usurpatrice de la place d’épouse, la mort du roi (Vive le Roi!), le miroir magique, le chasseur ratant son office, la fuite de Blanche-Neige recueillie par sept nains, une pomme empoisonnée et un bellâtre. Pardon, un prince.

Là-dessus, l’auteur nous tisse un scénario aux accents de fantasy, faisant la part belle à ce qui m’apparaît comme les meilleurs personnages de cette version : le chasseur et le miroir. Tous deux sont des entités à part entière, et non des accessoires dans le décor. Le premier, si sa présence semble anecdotique, fait quand même basculer l’histoire une ou deux fois, c’est un solitaire, dont on ne sait pas forcément que penser. Promis à la potence, il est gracié par la Reine Sorcière à condition d’entrer à son service. Si c’était déjà un hors-la-loi auparavant, il passe du côté obscur par loyauté. Est-il faible d’avoir choisi le Mal plutôt que la Mort ? Est-il fort de décider de se mettre tous à dos pour assumer le choix qu’il a fait ?

Le second n’est pas le simple miroir permettant de jauger la beauté de qui s’y mire, il devient ici le miroir de vérité. Qui s’y contemple entend uniquement la vérité à son sujet. Le reflet prend vie pour montrer ce qui est sous les apparences, mais pas à la Dorian Gray, plutôt en énonçant sans détour ce qu’il voit à travers la personne.

On trouve chez cette nouvelle Blanche-Neige un côté Mononoké, lorsque, devenue princesse sans royaume, elle habite la forêt et s’y fait des amis, non seulement les nains, mais également des animaux, dont les loups, rappelant d’autant plus la princesse de Miyazaki, et des créatures féeriques – arbres humanoïdes, à l’instar des Ents de Tolkien, ainsi que d’autres humanoïdes clairement proches de leur habitat, probablement des sortes de sylvains.

Blanche-Neige n’est pas uniquement le rôle-titre, joli centre du monde passif au possible attendant qu’on la sauve, et faisant, comme dans la version de Disney, le ménage pendant que les mâles vont à la mine, chantant gaiement comme elle aime ça, astiquer des bibelots. Cliché, vous avez dit cliché ? Pas passive non plus comme la première Blanche-Neige du nom, qui arrive à se faire berner trois fois de suite par sa persécutrice et passe le plus clair de son temps baladée dans son cercueil de verre.

Non, cette héroïne-là en mérite le nom. Le temps passé dans la forêt lui laisse le temps d’évoluer d’enfant innocente à femme forte, afin de retourner affronter une autre figure féminine ambitieuse, dangereuse et prête à tout pour arriver à ses fins, la Reine Sorcière (qui porte donc, hasard ou coïncidence, la même appellation que ce personnage dans le nouvelle Rouge comme le sang, de Tanith Lee). Les femmes, dans cette histoire, ne sont pas les faire-valoir d’un prince rutilant fièrement juché sur son blanc destrier.

Le prince, puisqu’on en parle, impulsif mais courageux, pas totalement stupide – l’idée de fédérer les clans reste sienne tout de même – et pas du genre à se tourner les pouces non plus – il s’enchaîne tout le voyage pour rencontrer ce qu’il espère être ses futurs alliés – reste malgré tout un peu creux.

Les nains, particulièrement réussis à mon goût, sont de véritables guerriers, des cannibales même selon les dires. Cheveux à l’iroquois et tatouages runiques. Mais c’est bien dans leur demeure que l’auteur réussit le pari de se permettre une touche d’humour, laissant l’invitée autoproclamée des nains choisir son lit à la manière de boucle d’or.

J’ai adoré. On est effectivement bien loin de la version Disney (merci Seigneur). Blanche Neige n’est pas complètement niaise et n’a pas besoin de feindre de ne pas remarquer que sa coiffure est immonde (ainsi que sa robe), parce qu’elle a franchement du style la petite, le chasseur est perturbé, les nains ne sont pas joviaux et débiles et le bellâtre… ah s’il en fallait bien un qui soit fidèle à l’idée que l’on s’en fait.

Mais ceci dit, en faire une histoire plus fantasy c’est tout à fait ce qu’il me fallait pour me réconcilier avec cette Blanche Neige, dont le nom aurait du m’évoquer du bon (étant une grande fan de la reine des neiges et de tout ce qui à rapport avec l’hiver en général) mais qui, jusqu’ici, n’était que pomme empoisonnée, nez crochu et hay ho hay ho on rentre du boulot. Dans mon esprit, y a du mieux. On ne se rapproche pas pour autant de la version originelle du conte, écrite par les frères Grimm, dans laquelle la propre mère de Blanche-Neige veut sa mort, mais l’infanticide c’est encore un peu lourd à porter, la mère reste donc une innocente victime et la belle-mère une abomination. Entre autres différences.

Le grain de sable

La galerie d’illustrations à la fin de l’ouvrage est plutôt sympa, nous présentant diverses visions de l’œuvre « Blanche-Neige » selon les influences des artistes. Bonus, quelques récits, carrément bien écrits, de la première rencontre avec ce personnage, des illustrateurs officiant ici. Je dois avouer avoir adorer les dessins d’Alexis Sentenac, Régis Penet et Brice Cossu. Et pour finir, le petit cahier des recherches graphiques, pour les amateurs du genre, c’est plutôt bien pensé.

Sur le mur

Une boule à neige ou la poupée Snow White de Marina Bychkova.

Snow White de Marina Bychkova

Gramophone

Silence – Flocon

À propos de L’Hermenier & Looky

  • Maxe L’Hermenier, pur produit de 1985, se passionne très tôt pour l’écriture et le dessin. S’il se révèle doué pour raconter des histoires, il ne s’éloigne pas de sa passion et décide d’écrire des scénarios de bandes dessinées. Il est l’un des auteurs des Pirates des 1001 lunes aux Editions Soleil, qui transpose l’histoire de la fille de Barbe Noire dans un univers de science-fiction. Il a également participé à l’univers Wakfu, en signant Percimol chez Ankama.
  • Né juste deux ans plus tard, en 1987, Looky expose ses premiers dessins avec le Collectif Café Salé. Il travaille ensuite sur les séries Nocturnes Rouges, La Geste des Chevaliers Dragons (toutes deux chez Soleil Editions). En 2008, il crée La Cour des Miracles, son propre studio de développement artistique.

Dans la même veine

  • Mécomptes de fées, de Terry Pratchett : Les trois sorcières du disque-monde dans une aventure en forme de bric-à-brac de références de contes
  • La série des Fables de Bill Willingham, pour tout ceux qui aiment les contes revisités et la bande dessinée
  • La nouvelle Rouge comme le sang, de Tanith Lee (dans le recueil Ecrit avec du sang)
  • Le numéro 3 de Fées divers et son dossier consacré à Blanche-Neige

Références

Ankama Editions, 2012, environ 60 pages pour l’histoire de Blanche-Neige, suivies d’une galerie d’illustrations de divers artistes et d’un cahier graphique, soit une vingtaine de pages supplémentaires.

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