Jean Lorrain Contes d'un buveur d'éther

Nouvelles fantastiques du 19ème siècle

Note :
4/5
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L’argument

Ce petit recueil contient neuf nouvelles de Jean Lorrain et ont comme thème commun l’éther. Car, nous l’apprenons dans la préface, l’auteur décadent fut un grand consommateur de ce liquide volatile et lui dédia d’étranges nouvelles teintées de fantastique et de folie.

Ça commence comme ça

C’était à la vérité un assez bizarre appartement, les pièces se commandant toutes et contournant en enfilade l’angle d’une très ancienne maison, mais d’apparence assez mauvaise pour m’avoir fait hésiter, au seuil, la première fois que j’y vins visiter Allitof. Comment cet affiné d’art et d’élégance avait-il pu accepter l’équivoque voisinage du mastroquet installé au rez-de-chaussée et la sordidité presque infâme de ce couloir en boyau et de l’escalier surtout, cet escalier perpétuellement obscur aux marches descellées, où la puanteur des plombs mettait à chaque étage un relent de mauvais lieu ?
« Le mauvais gîte »

Avis personnel

L’éther est un solvant qui a des propriétés notamment analgésiques. Il était souvent prescrit au 19ème siècle par les médecins comme remède contre la douleur. Nous l’apprenons dans la préface de Gérald Duchemin, Jean Lorrain, souffrant de multiples maux, se voit prescrire cette drogue (car il en s’agit bien d’une) et de ce fait, devient éthéromane. On peut donc voir ces contes comme un reflet de la vie de l’auteur. Car Serge Allitof, protagoniste de quatre nouvelles, se retrouve dans un appartement bizarre où des choses étranges semblent se produire ; à l’instar de Jean Lorrain, où sa passion pour l’éther coïncide avec son emménagement dans un appartement soi-disant hanté (préface p.10).

Ainsi, dans ces nouvelles, le fantastique, de par sa définition, se crée au seuil, à la frontière de ces deux points : y-a-t-il vraiment du surnaturel ici ? Ou bien est-ce l’éther qui influe sur l’esprit du buveur ? Dans Le mauvais gîte, Serge Allitof emménage dans un curieux appartement et semble perdre la tête. Est-ce le lieu qui semble maudit (le locataire suivant s’est suicidé), ou les lectures ésotériques d’Allitof ? Ou bien est-ce l’éther dont l’odeur investit les lieux ? D’autres facteurs renforcent la notion de fantastique : le rêve et la folie. Dans Une nuit trouble, le protagoniste passe une bien curieuse nuit : était-ce un simple rêve ou quelques spectres hantent-ils la chambre ? (« J’avais rêvé et pourtant, je n’avais pas tout à fait rêvé » p. 44). La folie aussi guette les personnages. Est-elle créée par l’éther ou pousse-t-elle les personnages à en abuser ? (« j’étais guéri de l’éther, mais non des phénomènes morbides qu’il engendre, troubles de l’ouïe, troubles de la vue, angoisses nocturnes et cauchemars » p.55).

L’éther imbibe chaque nouvelle ; il est partout ; il est entêtant et modèle les étranges rêveries des personnages, les rendant horribles ou, plus rarement, extatiques, comme dans Le visionnaire. Un recueil qui ouvre les portes d’un univers étrange et presque terrifiant, où les ambiances aux vapeurs d’éther engendrent une instabilité qui crée un fantastique plus que prenant.

Le grain de sable

Suite à l’abus d’éther, Jean Lorrain se fait opérer chez lui, sur la table de sa cuisine, de neuf ulcérations à l’intestin (1893).

Gramophone

La musique torturée d’Elend.

Sur le mur

L’Incantation de Félicien Rops.

La draperie verte se retrouve souvent dans le recueil ; le livre ressemblant à un grimoire évoque les lectures ésotériques d’Allitof ; la femme qui apparaît soudainement est à mettre en parallèle avec celle de la nouvelle Réclamation posthume ; il en est de même pour les tapisseries ; les flacons divers peuvent évoquer l’éther qui est partout dans le recueil.
Gérald Duchemin cite ce tableau dans sa préface en faisant référence au salon de Jean Lorrain.

Dans la même veine

Le Horla de Guy de Maupassant

A propos de Jean Lorrain

Contemporain de Barbey d’Aurevilly et Huysmans, Jean Lorrain est « classé » dans les écrivains décadents de cette fin de siècle. Né en 1855, Paul Duval (son vrai nom), marquera les esprits de son temps par son attitude provocatrice. De santé fragile à l’origine, et fragilisé par ses prises de drogues (l’éther particulièrement) et sa syphilis, il meurt en 1906 d’une perforation du colon suite à un mauvais lavement. Parmi ses œuvres, on compte des recueils de poésie, des romans, des contes et nouvelles, des pièces de théâtres et des récits de voyages. Contes d’un buveur d’éther est paru en 1895 dans le recueil Sensations et souvenirs. Plus récemment, les éditions Le chat rouge ont aussi publié La Mandragore, recueil de nouvelles fantastiques.

Références

  • Préface et notes de Gérald Duchemin
  • Éditions Le chat rouge, 2010, 119 pages.
  • Recueil initialement publié en 1895.

Liens et sources