Wendy Delorme Insurrections ! en territoire sexuel

Littérature d'intervention

Couverture d'« Insurrections ! »

Note :
4/5
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L’argument

Dans les vingt textes ou fictions politiques qui composent Insurrections ! en territoire sexuel Wendy Delorme nous parle de sexe et de politique : les identités et les sexualités lesbiennes, les féminismes, les difficultés à être militante, la vie quotidienne oppressante lorsqu’on a été assignée à être femme/épouse/mère par la société. Elle est aussi venue nous parler d’amour et de résistance.

Ça commence comme ça

Une Fem-me

Conquistador de la rue, tu balances un pied devant l’autre armée de tes bottes Stilettos préférées, ou peut-être que ce sont tes santiags rouges, ou tes escarpins noirs aux talons aiguisés. Tes hanches tanguent en rythme, les épaules en arrière, le menton levé, tu traces sur les trottoirs de Pigalle sans t’arrêter devant les vitrines, tu les as vues cent fois. Tu as hyperconscience du mouvement de métronome de ton corps, tu exaspères le balancier, on se retourne sur toi, tu provoques, tu fais des vagues.
Tu glisses ta langue sur tes lèvres pour t’assurer que ton rouge n’est pas en train de sécher ; s’il le faut tu sais en remettre en marchant, debout dans le métro, à vélo, dans n’importe quelle circonstance.
Ton rouge à lèvres est toujours vif, de la même couleur agressive que le vernis sur les ongles de tes mains et de tes pieds, quelle que soit la saison. Tu passes une main dans tes cheveux. Tes ongles sont ras dans tes cheveux longs.

Avis personnel

Insurrections ! en territoire sexuel est devenu un de mes livres préférés. Je l’ai découvert le 8 mars dernier, lors d’une lecture publique d’extraits par Wendy Delorme elle-même. Dans une interview, elle dit ne pas savoir quel genre donner à ces textes, et les désigne par défaut sous le nom de fictions politiques. Le fait d’avoir écrit exclusivement à la première et deuxième personne du singulier donne un ton assez confidentiel à l’ensemble : en le lisant, on a l’impression que ça parle à nous, et à nous seules. Ce qui facilite l’identification avec un certain nombre de textes.

Le livre s’ouvre sur la description d’un nouveau mythe, d’une nouvelle figure troublante : Une Fem-me, une « fem », dessinant en contrepoint celle d’une butch, l’opposé complémentaire. Cette première fiction donne le ton : les textes sont là pour semer le trouble, pour faire état de troubles… dans le genre, la société, la politique. Dans Insurrections !, les sexualités sont des manifestes politiques.
« Sexe est politique » nous parle de sexe, de sexualité, mais aussi d’identité, de parentalité. Bébé Camp est émouvant et Métaphysique du vagin ouvre de nouveaux horizons. « Je-ux » décline des fantasmes, avec pour but de faire déculpabiliser sur leur formatage hétéronormé. Et parmi eux, un texte en particulier honore une autre figure centrale du livre : Eloge de la main. « Amours » déconstruit les clichés sur l’amour exclusif, le romantisme et les orgasmes. C’est cruel, jouissif et drôle. « La haine » est un long cri de rage. Grinçant et un peu amer sur la société sexiste, le militantisme pas si fraternel/sororal que ça (Les Bisounours peut d’ailleurs s’appliquer à tous les mouvements militants), et le sentiment d’impuissance que tout cela engendre. Le texte Au feu prend à la gorge et noue le ventre. Enfin, « Les mots et le monde » parle de la disparition d’Adam (avec comme narratrice Eve en suspect n°1 qui tente de se défendre tout en expliquant la création du monde sans le Grand Barbu), des révolutions redondantes du langage sur le sexe (on a rien inventé), de la littérature féminine. Le dernier texte, qui est une sorte de lettre ouverte, clôt le livre sur une invitation à l’espoir : Bienvenue au monde.

Je n’ai pas lu Insurrections ! d’une traite. J’ai fait des pauses entre chaque partie, parfois je me suis arrêtée après un passage, pour digérer.
Les textes sont crus, et même s’il y a poésie, humour et tendresse, l’écriture reste violente. Le livre nous révèle la dimension politique et publique d’un territoire qu’on s’efforce d’ordinaire de croire purement intime, le territoire de l’identité et de la sexualité.
C’est pourquoi la lecture d’Insurrections ! pourra rebuter un lectorat non averti ou/et indifférent, voire hostile au féminisme et aux mouvements gais et lesbiens. C’est d’ailleurs à mon sens sa faiblesse : il sera difficile à partager.

Le grain de sable

Wendy Delorme écrit en ce moment une histoire d’amour entre une comédienne et un metteur en scène, et finit un livre érotique qui paraîtra chez J’ai Lu en 2010.

Gramophone

En interludes, je conseille des titres de Scream Club : « Don’t F**k With My Baby », « I’m Going Crasy », ou encore « Party Time ». Ce qui permettra de souffler entre chaque texte.

Sur le mur

Vos mains. Admirez-les.

Dans la même veine

Pour retrouver ce genre de thématiques et de littérature, allez voir du côté de la King Kong Théorie de Virginie Despentes (Le Livre de Poche, 2006), des romans de Michelle Tea (en cours de traduction par Judy Minx), ou encore de La Voie Humide de Coralie Trinh Thi (Au Diable Vauvert, 2007).

A propos de Wendy Delorme


Wendy Delorme est un pseudonyme, et les détails de sa vie sont donc secrets, mis à part que sous son vrai nom, elle est professeur de Sciences de l’information et de la communication dans une des universités de la Sorbonne.

Wendy Delorme est auteur, performeuse, militante (anciennement aux Panthères Roses), actrice dans des pornos queer indépendants.

Elle se produit notamment dans les troupes des Kisses Cause Trouble, du Drag King Fem Show, et du Queer X Show Tour (2009). Elle a été photographiée par Naiel et Emilie Jouvet (aussi réalisatrice de films et court-métrages).

Elle a déjà publié Quatrième Génération chez Grasset en 2007.

Liens et sources