Emil Cioran Cahiers

Fragments inféconds

Note :
3/5
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L’argument

Ce livre est une plongée au coeur de l’esprit si énigmatique et délectable de Cioran. Il réunit une accumulation diverse et éclectique de pensées et de notes en tous genres, datant de 1957 à 1972, sous la forme de la simple phrase jusqu’au court paragraphe. Une traversée dans quinze ans d’une vie désabusée et vaine, pour notre plus grand plaisir.

Ça commence comme ça…

« Lu un livre sur la chute de Constantinople. Je suis tombé avec la ville.
Envie de pleurer au milieu des rues ! J’ai le démon des larmes.
Mon scepticisme est inséparable du vertige, je n ‘ai jamais compris qu’on pût douter par méthode.
J’ai un pied dans le paradis; comme d’autres en ont un dans la tombe.
Aidez-moi, Seigneur, à épuiser l’exécration et la pitié de moi-même, et à n’en plus ressentir l’intarissable horreur! »

Avis personnel

Étant une grande fervente d’Emil Cioran depuis ma première lecture, je me réjouissais de lire ces cahiers et d’être ainsi invitée dans son esprit, dans son intimité la plus profonde. En effet, il ne faisait aucun doute que ces fragments allaient être d’une grande sincérité, quoi de plus normal pour un écrivain qui s’accuse copieusement de tous les maux et vices tout au long de ses écrits, qui n’a pas peur de montrer les abîmes de l’âme humaine et de sa propre âme en la triturant, la disséquant ?

Et ces Cahiers sont effectivement très sincères, sans fioritures : il s’agit d’une photographie du quotidien et des pensées les plus diverses et inopinées de l’écrivain. On y retrouve tous ses traits de pensée caractéristiques, notamment sa fascination pour le bouddhisme et l‘ascétisme. Ils nous révèlent ce à quoi on était en droit de s’attendre : un être profondément las, qui se réfugie dans de ferventes lectures et dans la musique qu’il aime plus que tout.

Ils permettent d’errer dans le quotidien presque extatique d’un homme amoureux de la solitude et des arts mais qui se saborde lui-même. Et c’est là que j’ai été déçue et je pense que les mordus de Cioran le seront aussi. Cette intimité presque violente met justement en lumière l’incohérence et le côté incompréhensible de Cioran. Ce misanthrope extrêmement sévère qui fait l‘apologie du suicide se révèle plutôt sociable et un peu lâche. Sans surprise, il porte un jugement sans appel sur ses semblables mais il les fréquente assez assidûment. De même, il formule des critiques très virulentes à l’encontre du milieu littéraire et même envers l’acte d’écrire qu’il juge absurde et compromettant, mais il écrit et se fait publier.

Cioran n’était-il plus ce jeune roumain suicidaire que sur le papier? C’est fort possible. Les Cahiers sont l’expression du « Mythe Cioran » dans toute sa splendeur.

En tous cas les amateurs seront ravis de s’offrir un voyage si profond et bigarré au côté d’un amoureux du néant irrémédiablement ironique et facétieux.

Le grain de sable

La commercialisation de la suite des Cahiers, à partir de 1972 donc, fait actuellement l’objet d’une procédure judiciaire. Peut-être aurons-nous bientôt le privilège de leur lecture?

Gramophone

De la musique classique, en particulier Bach que Cioran aimait beaucoup.

Sur le mur

Cette lecture évoque non pas une peinture en particulier, mais l’intérieur d’une vieille église de village roumaine aux peintures un peu décrépies, à l’image de celle de Sibiu :

Eglise Sibiu

Dans la même veine…

Je ne vois rien que je connaisse qui se rapproche ni du fond (écriture à ce point fragmentaire et diversifiée) ni de la forme (désillusion et expériences banales).

À propos d’Emil Cioran

Emil Cioran est un philosophe roumain du XXe siècle qui s’est souvent défendu de cette appellation. Ses écrits sont le reflet d’une vision du monde sombre, apocalyptique et désespérée. Il évoque souvent ses insomnies comme révélateur de la lucidité et de la pénétration de sa pensée. Anticlérical, lecteur de Nietzsche et fasciné par l’ascétisme et le suicide, il construit sa pensée et son existence autour de la lassitude de la vie et des hommes.

On parle cependant souvent du « mythe Cioran » en référence aux différences notoires entre les écrits de Cioran et sa manière de vivre, même si son existence parisienne sera lascive et errante, à son image. Son oeuvre assez abondante se compose principalement d’aphorismes. Le Crépuscule des pensées, Syllogismes de l’amertume et De l’Inconvénient d’être né sont des livres significatifs de la pensée de cet écrivain de talent qui à l‘image de Nietzsche affectionnait la belle écriture.

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Références de l’ouvrage

Fragments assemblés par Simonde Boué. Gallimard, 1997, 1008 pages.

Liens et sources

Un annuaire de sites consacrés à Emil Cioran.