Didier Quesne Étrangère

Fantasy spatemporelle

Couverture de « Étrangère » de Didier Quesne

Note :
4/5
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L’argument

Lirelle aurait pu rester simplette toute sa vie, et continuer à garder des chèvres paisiblement, sans rien comprendre au monde qui l’entoure. Ça, c’était avant que le haut mage Mèn-Gi ne l’emmène involontairement avec lui dans son voyage « spatemporel », faisant d’elle une « perturbation ».

Pendant ce voyage, Lirelle fusionne avec le Mèn, absorbant ses pouvoirs, ses connaissances, ses savoir-faire – notamment le maniement du sabre. Pour la première fois de sa vie, l’héroïne prend conscience du nouveau monde qui l’entoure, qui est loin d’être aussi paisible que celui qu’elle vient de quitter, et dans lequel elle va jouer, malgré elle, un rôle majeur, mêlant philosophie, combats et sentiments.

Ça commence comme ça

Le soir tombait sur la lande. Le soleil disparaissait petit à petit et plongeait dans l’océan où il allumait une traînée rouge sang qui allait jusqu’aux falaises. Il faisait doux. Les courlis chantaient et le vent d’ouest devait mollement porter leur cri jusqu’aux oreilles de l’homme.

Seul, il se tenait debout au milieu de la lande. Aucune monture n’était visible alentour. Il ne semblait pas venir de loin car il ne possédait apparemment aucun bagage ; mais son allure, ses vêtements, la couleur de ses cheveux, tout cela dénonçait l’étranger. Il portait une sorte d’épée portégée par un fourreau délicatement ouvragé et attaché sur son dos, de façon à ce que la poignée de l’arme dépasse un peu de son épaule gauche.

Lirelle ne se montrait pas. Accroupie derrière une grosse touffe d’ajoncs en fleur, elle épiait l’inconnu depuis son apparition sur cette partie de la lande où elle gardait les vingt chèvres de ses parents. Il semblait certain pour la jeune-femme que l’inconnu ne l’avait pas vue. D’ailleurs, il ne regardait rien. Depuis son arrivée, il restait tourné vers la mer, semblant plongé dans la contemplation du coucher de soleil et ne bougeait pas plus qu’un menhir. Seuls ses cheveux blonds vivaient un peu quand une saute de vent plus forte que les autres les soulevait un instant.

Elle ne savait pas quel âge lui donner. Il ne paraissait pas vieux, mais il ne s’agissait pas non plus d’un jeune-homme. Il semblait assez bien bâti, en tout cas suffisamment pour qu’une femme le regarde en rêvant un peu. Ce ne devait certainement pas être un marin. Il ne portait pas ces rides profondes creusées par le sel et le soleil, que tous les hommes du port montraient sur le visage et surtout autour des yeux…

Avis personnel

Chouette, un roman basé sur un voyage dans le temps ! Et, chouette, un roman de fantasy avec une héroïne forte et intelligente, qui sait se battre, et pas seulement avec une épée ! (On pense un instant à la Théodora de Charlotte Bousquet.)

Étrangère est un roman qui se dévore et, en dépit du style simple de Didier Quesne, qui possède une puissance évocatrice dingue. Ce nouveau monde dans lequel Lirelle tombe par hasard n’a pas vraiment de quoi faire rêver. Il y est question de hiérarchies sclérosées, d’internat de prison pour femmes, de trahison et de haine de l’étranger… Et, non, ça ne se passe pas ni en France, ni en 2012 !

Tout le talent de Quesne consiste à planter des décors originaux et à détourner l’attention du lecteur sur le présent, pour mieux l’y conduire à grands coups d’allégories et de métaphores. Le goût de l’auteur pour les arts martiaux, notamment pour les combats à l’épée qui sont richement décrits, ajoute à la singularité du roman. L’irruption de l’esthétique orientale dans ce roman de fantasy fait du bien.

Ce sentiment familier qui m’a parcouru tout au long de ma lecture a pris la forme de Lirelle, qui est un personnage fascinant. Culotté, mais fascinant. Le voyage dans le temps n’est qu’une image qui porte l’empathie à l’égard de ce personnage qui, de l’anonymat le plus complet, devient un élément clé d’une rébellion politique.

L’amitié, et l’amour, sont des valeurs pivots dans le roman – mais ce sont surtout les notions d’identité et de liberté qui sont questionnées dans ce roman. Étrangère, perturbation, monstre… Lirelle est tout cela à la fois aux yeux du peuple dans lequel elle se retrouve propulsée. Elle devra prouver à maintes reprises sa valeur intrinsèque avant que celles et ceux qui l’accueillent la considèrent réellement comme l’une des leurs. Y arrive-t-elle jamais vraiment, d’ailleurs ?

Et, sur ce chemin parsemé de trahison, de violence et d’insurrection, il y a aussi la rencontre de quelques adjuvants fondamentalement bons et dévoués – comme on a la chance d’en croiser nous-même quelques-uns au fil de notre vie. Albane, Fiarine, mais aussi Forge et Wenlock, autant de personnages bienveillants qui font office d’appuis rassurants au milieu de ce déchaînement d’aventures et de violence.

Étrangère est un roman d’initiation par la force, initiation d’autant plus difficile et douloureuse que le héros est une femme intelligente, mais aussi une femme étrangère. Ce livre donne à réfléchir, grâce à une dimension philosophique parfois déroutante, mais aussi par le regard réaliste qu’il offre sur la nature des relations humaines. Ceci n’est (presque) pas de la fiction !

Le grain de sable

C’est une chance que d’avoir pu lire Étrangère : le premier tirage du roman, paru en 2001, s’était rapidement épuisé. Il aura fallu attendre onze ans pour que le premier roman de Didier Quesne soit réédité, avec une nouvelle maquette, un texte entièrement revu et, cerise sur le gâteau, une couverture réalisée par Sandrine Gestin.

Gramophone

Une musique rythmée, voire martiale, pour accompagner la lecture de ce roman fort : pourquoi pas la dark folk de Hagalaz Runedance ?

Sur le mur

« mars, 2580 » de Shardanas

À bien des égards, cette illustration de Shardanas symbolise la coupure du monde, non seulement de la Lirelle simplette du début, mais aussi celle de la Lirelle puissante de la fin.

Lorsqu’on est étranger, ou, plus globalement, différent, on porte un stigmate qui ne s’efface jamais vraiment, et nous sépare du monde qui nous entoure.

À propos de Didier Quesne

Didier Quesne

Chercheur et professeur de géologie à l’université de Dijon, Didier Quesne parcourt le monde à la recherche de strates. Ses passions sont nombreuses et vont du kendo (sabre en bois japonais) – qu’il pratique depuis plusieurs années – aux longues balades en forêt. Entre ses voyages en Afrique et les soutenances de thèse de ses étudiants, il écrit des romans de fantasy et de SF.

Auteur humaniste et passionné, il défend des thèmes comme la place de la femme dans la société, le rapport à l’autre ou la bestialité qui réside en chacun d’entre nous. Il est l’auteur de dix romans, tous parus aux éditions Nestiveqnen.

Références

Étrangère de Didier Quesne, paru aux éditions Nestiveqnen. Première édition : 2001. Seconde édition : mai 2011. ISBN : 978-2-915653-40-3

Liens et sources