Mark Z. Danielewski La Maison des Feuilles

Roman labyrinthique cauchemardesque

Note :
4/5
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L’argument

Une histoire dans l’histoire dans l’histoire…

Johnny Errand, jeune employé dans un salon de tatouage, emménage dans l’appartement d’un vieil aveugle décédé, Zampanó. Ce dernier a laissé un coffre contenant l’étude fort sérieuse et universitaire d’une vidéo intitulée The Navidson Record. Cette vidéo introuvable retracerait l’histoire du photoreporter Will Navidson et de sa petite famille, fraîchement installés dans une maison qui semble plus vaste à l’intérieur qu’à l’extérieur

Devant une telle impossibilité, le cartésien Navidson ne peut que chercher à en savoir plus. Et Johnny, entre deux virées destructrices avec son pote Lude, ne peut que s’engouffrer dans la brèche ouverte par Zampanó.

Cette vidéo est-elle véridique ? La maison existe-t-elle ? D’où vient réellement l’obsession de Johnny Errand ?
…Et surtout, qu’y a-t-il dans cette maison, et qu’est-ce que le couloir de 5 minutes et demie ?

Ça commence comme ça…

« Je fais encore des cauchemars. D’ailleurs, j’en fais si souvent que je devrais être habitué depuis le temps. Ce n’est pas le cas. Personne ne s’habitue vraiment aux cauchemars.

A une époque, j’ai essayé tous les médocs imaginables. Tout ce qui pouvait m’aider à maîtriser la peur. Excédrine, mélatonine, L-tryptophan, valium, vicodin, tous les membres de la famille des barbituriques ou presque. En quantité assez impressionnante, souvent accompagnés de quelques verres de bourbon, de quelques bouffées de bong qui vous décapent les poumons, et même parfois des vapeurs artificieuses de la cocaïne. Tout cela n’a servi à rien. Je pense pouvoir affirmer avec certitude qu’il n’existe pas encore de labo assez sophistiqué pour faire la synthèse du genre de produits chimiques dont j’ai besoin. Un prix Nobel à celui qui inventera ce truc.

Je suis très fatigué. Le sommeil me talonne depuis je ne sais plus combien de temps. Inévitable, je suppose. Ce qui est fâcheux, c’est que la perspective de dormir ne m’emballe pas. Je dis « fâcheux », parce qu’il fut un temps où j’aimais vraiment dormir. En fait, je dormais tout le temps. C’était avant que mon ami Lude me réveille à trois heures du matin pour me demander de passer chez lui. Qui sait, si je n’avais pas entendu la sonnerie du téléphone, tout serait peut-être différent aujourd’hui ?  »

Avis personnel

Mieux vaut avoir le cœur bien accroché et l’esprit solide pour se plonger dans ce livre-gouffre, qui fonctionne en escalier. D’escaliers il est d’ailleurs question dans cette fameuse maison, et toute la problématique de l’abyme, de la mise en abyme, de la déstructuration, est reprise dans la présentation même du texte : changements de typographie, annotations, annotations d’annotations, pages imprimées à l’envers, passages barrés (c’est le cas de le dire), pages vides ou presque…

Le style se retourne totalement selon les protagonistes (la quête de vérité de Navidson, la prose universitaire de Zampanó, ou l’ambiance très sex & drugs & rock’n’roll de Johnny et Lude). Il vous en coûtera de devoir retourner le livre, de lire certaines phrases dans un miroir, de revenir en arrière, de sauter des pages, de tomber sur des listes interminables, des citations réelles ou inventées… L’allusion mythologique au Minotaure n’est bien sûr pas fortuite. Cela étant, il serait faux de croire qu’on a affaire à un maëlstrom sans queue ni tête.

Brillamment mené, le récit tient la route, et prend parfois à la gorge, au travers d’une structure de fond et de forme complètement éclatée. A la fois journal extime, enquête, interview, étude savante, on se retrouve avant tout dans un pur roman d’horreur digne des maîtres du genre.

Mais en plus du gimmick grinçant des bonnes histoires de maisons hantées, ici tout le livre constitue une somme angoissante et déjantée. Et c’est la maison même -le terme est systématiquement écrit en bleu- qui devient source de terreur, explorant des peurs si archaïques et universelles qu’il est difficile de ne pas être contaminé, et de ne pas laisser la lumière allumée absolument partout (je connais des lecteurs réguliers de Stephen King qui n’ont pas pu aller au bout de cette lecture, et non pour des raisons de longueur).

Un roman expérimental horrifique qu’on ne peut pas, vraiment pas, oublier. Ames sensibles, s’enfuir, comme le prévient clairement l’exergue de l’auteur :

«Ceci n’est pas pour vous».

Le grain de sable

Labyrinthique un jour, labyrinthique toujours, l’auteur aurait envoyé un comédien se faire interviewer à sa place dans une émission littéraire…

Gramophone

Fin de Siècle, Patagonia.

Sur le mur

n° 175079
Soit : un escalier noir sur fond noir. Extrait de l’Annexe II, page 587 de l’édition française.

N° 175079

Dans la même veine…

Du même auteur, Only Revolutions est un roman véritablement double-face (éditions Pantheon Books, 2006 pour la version originale, en attente de traduction) qui expose une histoire d’amour à travers les versions de ses deux personnages.

Les amateurs de déconstruction se retrouveront dans l’univers psychotique de James Joyce (Finnegans Wake, Folio Gallimard, 1997) ou dans les effets de miroir du grand Jorge Luis Borgès (Fictions, Folio Gallimard, 1974).

Côté cinéma, on est proches du concept du Projet Blair Witch réalisé par Daniel Myrick et Eduardo Sanchez, canular plus vrai que nature, relayé et amplifié, là encore, par Internet.

A propos de Mark Z. Danielewski

Mark Z. Danielewski est un auteur américain né en 1966, fils du cinéaste Tad Danielewski (à qui l’on doit des films d’avant-garde des années 60 comme The Guide ou No Exit) et frère de la chanteuse Poe (Hello, The Haunted). Il passe plusieurs années de son enfance sur divers continents, puis de retour en Amérique depuis le lycée, il suit des études de littérature anglaise à Yale et de latin à Berkeley. Vivant de petits boulots, il passe un an à Paris puis entre dans une école de cinéma en Californie.

Son père décède en 1993, date où commence la rédaction de La Maison des Feuilles, qui ne s’achèvera qu’en 1997. Le pavé en question, d’abord publié sur le Net, paraît en 2000 et devient rapidement un best-seller. Son originalité foncière en fait même l’objet d’un culte. La Maison des Feuilles obtient le Young Lion Fiction Award à New York en 2001. Les lettres de Pelafina, contenues dans l’ouvrage, ont quant à elles fait l’objet d’une édition indépendante et augmentée (Denoël, 2003).

Références

Editions Denoël, 2002, 709 pages

Liens et sources

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