Matsuura Rieko Natural Woman

Roman érotique lesbien

Couverture de Natural Woman

Note :
5/5
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L’argument

Yôko Murata est une mangaka de revues underground, que beaucoup qualifieraient spontanément de masochiste. Le fait est qu’elle ne sait pas comment gérer une relation amoureuse, faute d’empathie et de sensibilité. Trois relations, trois moments clés de sa vie amoureuse et sexuelle sont ici racontés, en remontant dans le temps, de son actuelle histoire avec l’hôtesse de l’air Yukiko à son premier amour, Hanayo, en passant par sa relation ambiguë avec son amie Yuriko.
Trois moments d’incertitude, d’instabilité et de trouble.

Ça commence comme ça

Dans la chambre, j’entendais toujours frotter énergiquement sur le matelas avec un chiffon humide.
J’avais ouvert en grand le robinet d’eau pour nettoyer le produit détachant qui adhérait à ma main. La forte odeur de chlore envahissant la salle de bain provenait de la bassine où trempait le drap dont la tache s’était étalée. Le chlore avait-il attaqué mon épiderme ? Car les doigts qui avaient manipulé le détachant brillaient de manière inhabituelle et dégageaient même une vilaine odeur de brûlé. Je pris sur le lavabo une crème hydratante.
Quand je m’assis sur le bord de la baignoire mouillée, une sensation de froid remonta soudain le long de mon dos. Je ne portais rien sur moi.

Avis personnel

Natural Woman n’est clairement pas destiné aux âmes sensibles. L’immersion dans l’intimité des personnages est brutale, on est d’emblée confrontée aux détails crus de la vie sexuelle et amoureuse des protagonistes.

Yôko, le personnage principal, apparaît comme la tête du serpent qui se mord la queue : ses trois relations amoureuses et sexuelles sont ici racontées dans un ordre régressif, où la fin transparaît au commencement. Yukiko, l’amante hôtesse de l’air, sert de déclencheur à un retour sur soi, sur le passé ; elle semble le dernier avatar, dépourvu de réels sentiments amoureux, purement sexuel, de la relation originelle de Yôko avec Hanayo. Le deuxième chapitre marque un interlude, où la relation amicale entre Yôko et Yuriko flirte avec les allusions, jeux et déclarations amoureuses, toute en douceur et irrésolution. Le troisième chapitre, consacré à la relation première, celle qui unie Yôko et Hanayo, vient boucler la boucle : tout a déjà été dit.

Le personnage de Yôko est égoïste, relativement insensible, inconsciemment cruel. Ses relations sadomasochistes avec ses amantes successives, où elle tient le rôle de la soumise masochiste, ne lui servent qu’à camoufler son incapacité à prendre soin de l’autre, à être attentive et prévenante des désirs de ses partenaires. Une bulle d’égotisme puéril, que la troisième amante (et premier chapitre) vient crever avec exaspération.

Le terme « lesbien » n’est pas prononcé dans le roman, et le terme « homosexuelle » est rare. Seuls les dialogues permettent d’aborder de façon plus explicite les questions d’identité, qui portent davantage sur le genre et l’amour que sur une identité sexuelle revendiquée. Si l’on aime une femme, aime-t-on toutes femmes ou seulement celle-ci ? Y a-t-il un grand et unique amour ? Et si l’on aime une femme, est-on encore une femme ou devient/est-on un homme ? Hanayo répond : « en te rencontrant, je me suis sentie a natural woman »…

Les descriptions des actes érotiques et sexuels des quatre femmes sont précises, crues, jamais gratuites. Elles sont la matière même du roman. Troublantes, déstabilisantes aussi, parfois. A tel point que j’ai été surprise de constater que ne figuraient à aucun moment les mots désignant les parties génitales féminines : une expression métaphorique les remplace, contournement poétique déconcertant dans cette écriture sans fausse innocence ni pitié.

Gramophone

«Natural Woman» d’Aretha Franklin.

Sur le mur

Les nus féminins d’Egon Schiele.

Le grain de sable

Matsuura Rieko a été co-scénariste de l’adaptation cinématographique de Natural Woman, sortie en 1994.

Dans la même veine

De la même auteure : Pénis d’Orteil (éditions Philippe Picquier, 2000).

À propos de Matsuura Rieko


Née le 7 août 1958 à Matsuyama, au Japon, elle est diplômée de Littérature française (Université Aoyama Gakuin). Elle a reçu en 1978 le prix Bungakuki des jeunes écrivains pour son premier livre, Le jour des funérailles. Elle publie en 1981 Natural Woman, qui ne connaît le succès que six ans plus tard, grâce à une critique de Kenji Nakagami, célèbre écrivain, poète et critique japonais (décédé en 1992). Son quatrième roman, Pénis d’Orteil, publié en 1993, reçoit l’année suivante le Prix de Littérature de Femmes. Elle a écrit plusieurs autres romans, le dernier en date, Kenshin (2007), a gagné le Prix Yomiuri en 2008.

Références

  • Éditions Philippe Picquier, trad. Karine Chesneau, 1994, 145 p. Rééd. Picquier Poche, 2000, 192 p. (Épuisés.)
  • Shin Osanai, « Aimer comme une bête », article du Courrier international n°897, 10 janvier 2008. Traduction d’un article du Asahi Shinbun.