Mélanie Fazi Trois pépins du fruit des morts

Fantastique mythologique

Couverture de Trois pépins du fruit des morts de Mélanie Fazi

Note :
4/5
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L’argument

Annabelle Stavrakis, douze ans, a disparu. Sa mère Maria angoisse à l’idée que le pire ait pu arriver à sa fille unique. Deux semaines plus tard, Annabelle réapparaît. Elle refuse de dire ce qu’il s’est passé. Pire, elle s’isole, ne prend plus ses repas dans la cuisine et semble s’éloigner de tous. Maria se demande ce qu’il est advenu de sa fille pour qu’elle lui devienne aussi étrangère. Mais pour Annabelle, tout a changé. Elle a suivi une femme en qui la fillette, passionnée de mythologie grecque, a reconnu Perséphone. Cette femme l’a emmenée dans un mystérieux jardin et lui a fait goûter trois pépins de grenade. Pour Annabelle, dont l’arrivée de l’adolescence est mal vécue, ce geste est un signe fort. Elle est persuadée que si elle s’affranchit de la nourriture comme du sommeil, elle aussi deviendra comme Perséphone : ni vivante, ni morte, mais immortelle et non soumise aux lois de la vieillesse et de la société. Entre réalité et imagination, la frontière est parfois bien ténue…

Ça commence comme ça

I. Première neige
Il y avait ce gouffre, énorme, dans le quotidien de Maria : deux semaines de la vie d’Annabelle.
Allez comprendre pourquoi, parfois, le temps se dilate au-delà du supportable. Quand on attend chaque soir le retour de sa fille unique, disparue à la sortie du collège. Sans rien qui permette de croire à la fugue plutôt qu’à l’accident, ou pire encore. Quand chaque réveil dans une maison vide lâche tout le poids du monde sur vos épaules, au moment de se souvenir.
Au premier soir de la disparition, enfermée dans sa bulle d’angoisse, Maria avait regardé la neige recouvrir les champs depuis sa fenêtre.

Avis personnel

J’ai d’abord connu les écrits de Mélanie Fazi sous forme courte. Novelliste, et de talent, sa plume m’avait frappée par sa façon d’amener, à petites touches, l’air de rien, une vague d’émotions qui attendait la fin du récit pour vous frapper comme un raz-de-marée. Une façon d’écrire dans le genre fantastique qui mêle douceur et poing dans la face – douceur tout le long, et puis vlam ! Sans prévenir, lecteur KO – et ravi, d’être chamboulé ainsi, touché, ému. Avec Trois pépins du fruit des morts, son premier roman, j’ai retrouvé avec bonheur cette patte.

Si vous n’aimez pas les rythmes lents, les intrigues qui prennent leur temps pour s’installer, inutile d’ouvrir les pages de cet ouvrage. Car dans Trois pépins du fruit des morts, l’action se déroule à son rythme, lentement, en accord avec la danse mélancolique et ralentie des flocons. La saison froide étant un symbole clé dans l’histoire, ce rythme lent se prête parfaitement à plonger le lecteur dans l’ambiance. Pourquoi l’hiver ? C’est durant cette saison qu’Annabelle disparaît. Et, dans le mythe de l’enlèvement de Perséphone par Hadès, c’est son séjour sous terre qui provoque l’hiver, la mère de Perséphone étant désespérée par la disparition de sa fille, mère qui est déesse des moissons. Le rythme des saisons, avec la bascule entre hiver et printemps, est aussi un axe de lecture important, Annabelle entrant comme en germination durant les saisons chaudes, attendant l’hiver, à l’inverse des plantes chéries par sa mère.

On le voit, la mythologie tient une place importante dans le récit et pourtant elle n’apparaît pas au premier abord. Les premiers temps, nous sommes dans notre époque, nous suivons une petite fille de notre temps et notre pays. Nous nous inquiétons pour elle, nous paniquons encore plus lorsqu’elle se met à ne plus manger, ne plus dormir. Mais, par petites touches, voici que le mythe s’avance. Et, à un moment du récit, tout bascule. La frontière est mince entre notre monde et celui des dieux, plus encore quand une fillette entêtée ne désire que la franchir.

L’émotion est d’autant plus forte qu’à travers ce roman fantastique et mythologie, Mélanie Fazi évoque avec justesse et beaucoup de délicatesse ce que peuvent éprouver les jeunes adolescents qui vivent mal l’entrée dans cet âge difficile, aussi bien que les difficultés des parents (ici une mère célibataire) face au désarroi et aux changements qui interviennent chez leur enfant. Mélanie Fazi exploite également le mythe de Perséphone sous le même angle : on peut entendre la voix de la déesse, ce qu’elle a éprouvé à être enlevée, jeune fille, par Hadès, le dieu des Morts, et qu’il fit d’elle son épouse. Si les grandes lignes de l’histoire sont reprises dans tous les livres de mythologie grecque, bien peu (pour ne pas dire aucun) n’avait à ce point montré ce que pouvait bien ressentir l’héroïne du mythe face à ce qu’elle subissait.

Un roman lent et délicat, et pourtant qui laisse une impression forte, comme le manteau neigeux sur sa peau : léger, doux mais au froid mordant. Si Mélanie Fazi a du talent pour la nouvelle, avec ce premier roman elle prouve qu’elle maîtrise aussi bien la forme longue.

Le grain de sable

L’ouvrage a reçu le prix Merlin – prix des lecteurs – en 2002.

Gramophone

La chanson Winter de Persephone, dont l’intense mélancolie, le rythme lent et les paroles reflètent à merveille l’atmosphère du roman.

Sur le mur

Un flocon de neige et le fruit d’un  grenadier.

Dans la même veine

L’adolescence et le mythe s’entremêlent aussi dans la série Changelings de Sophie Dabat – renommé Le Sang des chimères (le tome sera réédité prochainement en 2013 aux Editions du Riez et suivi peu après du tome 2, inédit). Les affres de l’adolescence et le fantastique sont également présents chez Stephen King, avec Carrie (Le Livre de Poche, 2010)

À propos de Mélanie Fazi

Mélanie Fazi © Emmanuel Grandvillain
Née en 1976 à Dunkerque où elle a vécu une vingtaine d’année, Mélanie Fazi est depuis son enfance une lectrice invétérée. Elle commence à rédiger ses propres textes à l’adolescence. Elle suit des études d’anglais et de traduction, études qui lui permettent d’affiner son style. Elle publie ses deux premières nouvelles la même année, en 2000, dans des anthologies chez Ténèbres. Il s’agit de Ghost Town Blues (réédité au sein du recueil Serpentine) et Le noeud cajun (réédité au sein du recueil Notre Dame aux écailles). En 2002, Mélanie Fazi est embauchée comme traductrice aux éditions Bragelonne. Son premier roman, Trois pépins du fruit des morts, paraît l’année suivante, puis en 2004 son recueil de nouvelles Serpentine (éditions de L’Oxymore, réédité depuis chez Folio) et un autre roman, Arlis des Forains (Bragelonne). Elle continue de publier régulièrement des nouvelles en anthologies (Miroir de porcelaine dans 69 aux éditions ActuSf, Le Jardin des silences dans la revue Angle-Mort en 2011, Les soeurs de la Tarasque dans Reines et Dragons aux éditions Mnémos en 2012…). Mélanie Fazi a reçu plusieurs fois le prix Merlin et le prix Masterton, ainsi que le Grand Prix de l’imaginaire en 2005 pour son recueil Serpentine.

Références

Trois pépin du fruit des morts, éditions Nestiveqnen, 2003, 208 p.

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