Valerio Evangelisti Nicolas Eymerich, inquisiteur (cycle)

Fantastique policier et religieux

Evangelisti, Nicolas Eymerich inquisiteur, couverture, éditions La Volte

Note :
5/5
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L’argument

Au XIVe siècle, l’inquisiteur général d’Aragon, Nicolas Eymerich, est confronté à une série de phénomènes mystérieux et hérétiques.

À chacune de ses enquêtes, correspondent des évènements liés à un complot raciste et fanatique, dont les ramifications s’étendent sur toute la planète et au-delà, dans le passé comme dans le futur.

De vaisseaux spatiaux carburant à l’énergie « psytronique » aux pirates de Sardaigne, en passant par les survivants Cathares, il faut toute la rigueur impitoyable d’Eymerich pour venir à bout des mystères qui se dressent sur son chemin.

Ça commence comme ça

Cherche à comprendre qu’il n’y a rien qui puisse circonscrire l’incorporel, rien de plus rapide et de plus puissant, tandis qu’au contraire, c’est l’incorporel qui, de tous les êtres, est le non-circonscrit, le plus rapide, le plus puissant. Cherche à comprendre de cette manière, et à en tirer par toi-même l’expérience.

Avis personnel

On a beaucoup comparé le personnage de Nicolas Eymerich à un Sherlock Holmes de l’Inquisition — à tort.

Leurs seuls points communs sont le soin qu’ils portent à leur enquêtes et leur tendance à faire des cachotteries (pas toujours du meilleur goût) à leurs acolytes. Traits qu’ils partagent avec une myriade d’autres enquêteurs fictifs…

Non, l’originalité du Grand Inquisiteur d’Aragon tient à l’échelle d’impact de ses investigations et au style de Valerio Evangelisti, qui vous baladent d’une époque à une autre, d’un continent à un autre, d’une planète à une autre.

Nicolas Eymerich a réellement existé : théologien dominicain, inquisiteur et auteur du Directoire des Inquisiteurs (Directorium Inquisitorum) en 1376.

Evangelisti lui rend justice en ce qu’il restitue très bien les deux facettes du personnage, sa foi intransigeante et son respect de la légalité, mêlées à un esprit retord et dépourvu de pitié, qui lui vaut dans les romans le surnom de « Saint Mauvais ».

Cette psychologie complexe est le meilleur ressort et moteur des intrigues : jamais l’inquisiteur ne condamne à la hâte, et il ne cède que rarement à l’option de la Question dans ce qu’elle a de plus sanglant. Eymerich préfère les interrogatoires contradictoires, la torture psychologique, la manipulation et la constitution d’un faisceau de preuves (factuelles et mystiques) concordantes.

Mais Valerio Evangelisti aime la psychanalyse et l’humour, et les pulsions hygiénistes de son personnage principal lui fournissent l’occasion de s’en moquer, tout en en esquissant une analyse freudienne dans le quatrième volume (Le Mystère de l’inquisiteur Eymerich).

Il aime aussi les théories scientifiques marginales et mal-aimées du XXe siècle. De la théorie des psytrons (énergie psychique permettant de voyager dans l’espace) de Marcus Frullifer à la théorie des bions et orgones (énergie orgasmique) de Wilhelm Reich, en passant par les mutations génétiques responsables de la drépanocytose (ou anémie falciforme), il vaut mieux avoir quelques notions de physique, de biologie et de psychanalyse en tête, pour ne pas se sentir déboussolé au premier abord.

Rassurez-vous cependant : même sans, la lecture des romans demeure agréable et abordable (je parle d’expérience).

Chaque roman explore deux scènes qui se répondent et se complètent. Le temps de l’Inquisiteur Eymerich, celui des dernières résurgences des anciens cultes et l’aube des grandes contestations du dogme catholique : la scène de l’impérialisme chrétien.

En parallèle, un temps futur différent par volume : la scène de la genèse d’une nécropolitique fondée sur la propagation de l’anémie falciforme au sein de populations jugées inférieures, orchestrée par la RACHE, une organisation raciste occulte et tentaculaire.

Le quatrième volume est à ce sujet une clef pour comprendre les précédents et les suivants : la guerre que mène Eymerich n’est pas tant une forme de guerre sainte, que le combat de la vie sur le pourrissement et la mort. Ce combat se fait d’ailleurs souvent à son corps défendant, et malgré lui.

De plus, Eymerich n’en sort pas toujours vainqueur à long terme ; il n’est même pas toujours l’un des protagonistes en faveur de la «vie». D’où l’intérêt du quatrième volume, qui est au sens fort une histoire de conversion : Eymerich s’y trouve confronté aux racines de son titre de «Saint Mauvais».

Si l’humour d’Evangelisti est bien présent, il est toutefois assez subtil, pour ne pas dire imperceptible.

La teinte dominante du cycle est sombre, parfois glauque, toujours dure. Les romans gagnent progressivement en noirceur, et ce n’est pas peu dire : ça torture, ça complote, ça grouille dans l’ombre et dans les eaux, ça veut engloutir l’univers, corps et âme, tout entier.

Mélange inhabituel de dystopie, de fantastique et de policier, le cycle des enquêtes d’Eymerich est passionnant du début à la fin, en dépit d’une atmosphère étouffante à la longue.

À lire lentement, donc, mais à lire jusqu’au bout !

Grains de sable

  • Les couvertures de la seconde édition chez Pocket (2004) ont des illustrations très chouettes, qui correspondent bien à l’ambiance des livres.
  • Une novella, Metallica, a été publiée en 1998 dans le n°11 de la revue de SF Galaxie, avant sa version italienne. Elle achève le troisième tome Le Corps et le sang d’Eymerich et prépare le quatrième, Le Mystère de l’inquisiteur Eymerich.
  • Une adaptation BD des romans est publiée chez Delcourt depuis 2003, dans la collection «Conquistador», signée Jorge Zentner, Valerio Evangelisti et David Sala.

À propos de Valerio Evangelisti

Portrait de Valerio Evangelisti

Valerio Evangelisti est né le 16 octobre 1952 à Bologne, en Italie. Il y fait des études de sciences politiques et d’histoire moderne, et obtient son diplôme universitaire en 1976. Il a écrit des essais et est correspondant pour le Monde Diplomatique. Sa carrière est restée essentiellement académique jusque dans les années 1990.

Il est connu en France pour ses trois romans du cycle Métal Hurlant et son propre cycle Le Roman de Nostradamus. Il écrit aussi des romans policiers et historiques, dont récemment un nouveau cycle consacré aux pirates, dont le premier, Tortuga, a été traduit en français en 2011.

Ceux du cycle Eymerich ont remporté le prix Urania, le Grand Prix de l’Imaginaire et le Prix Tour Eiffel de Science-Fiction, entre 1993 et 1999.

Références

  • Cycle en 10 vol.
  • Payot & Rivages, coll. «Rivages/Fantasy», vol. I à VI, 1998-2002.
  • Pocket, coll. «Science-Fiction», vol. I à V, 1999-2001. (Deux éditions.)
  • La Volte, vol. I à VII (suivants à paraître), depuis 2011.