William Gibson et Bruce Sterling La machine à différences

Roman steampunk

Note :
5/5
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L’argument

La société industrielle occidentale a pris un tournant radical. En 1855, les machines sont partout, et pas n’importe lesquelles : des ordinateurs, alimentés à la vapeur et fonctionnant à l’aide de cartes poinçonnées. Les Empires ne s’affrontent pas tant sur le terrain de la colonisation que sur le terrain de la concurrence technologique, avec des préoccupations étrangement similaires à celles de notre société contemporaine : contrôler les masses populaires, maîtriser la croissance économique et scientifique, endiguer les mouvements d’indépendance et l’essor du marxisme.

Dans un chassé-croisé diachronique, composé de flashbacks américains, d’aventures britanniques et d’exil en France, trois personnages servent de rouages clés dans le déroulement et l’empêchement d’un complot international qui vise la chute du gouvernement britannique et la mainmise sur l’information.

Ça commence comme ça

Image composite, optiquement codée par l’appareil escortant le dirigeable transmanche Lord Brunel : vue aérienne de la banlieue de Cherbourg, 14 octobre 1905.

Une villa, un jardin, un balcon.

Effacer les courbes en fer forgé du balcon révèle une chaise de malade et son occupante. Les reflets du couchant étincellent sur les roues et leurs rayons nickelés.

L’occupante, propriétaire de la villa, repose ses mains arthritiques sur une étoffe tissée par un métier Jacquard.
Ces mains sont constituées de tendons, de tissus, d’os articulés. Les processus silencieux du temps et de l’information ont élaboré une femme à partir des filaments contenus dans les cellules humaines.

Elle s’appelle Sybil Gerard.

Avis personnel

La machine à différences est un roman complexe et prenant, qui exige de ses lecteurs et lectrices à la fois attention et patience. Une bonne connaissance du 19e siècle est requise pour savourer pleinement les innombrables détails, clins d’œil et détournements de ce livre passionnément steampunk. Théories scientifiques, inventions technologiques, histoire géopolitique et sociale : le vocabulaire est précis, les descriptions détaillées et l’intrigue un peu compliquée.

Dans un monde uchronique où les ordinateurs ont déjà été inventés, où les grandes villes suffoquent dans la pollution industrielle et où les populations sont minées par le chômage et les produits toxiques, les protagonistes se débattent dans le cours d’évènements qui les dépassent, à commencer par la famille Byron, et Lady Ada.

Cette dernière, surnommée « la Reine des Machines », fille du Premier Ministre et mathématicienne de génie, est aussi une joueuse invétérée et endettée au point de saboter son propre parti politique. S’étant mise dans une situation impossible, elle remet un coffret de cartes mécanographiques à un gentleman qui la sauve d’un enlèvement, sans le remercier ni lui donner d’explication. Ce coffret mystérieux constitue le fil rouge du roman, le cœur d’un complot pour faire tomber Lord Byron.

Trois personnages principaux se croisent dans cette histoire, à des moments et en des lieux différents. Chacun prédomine dans l’une des trois grandes phases du livre

Sybil Gerard, fille d’un opposant aux Radicaux, le parti des Machines, qui fut condamné à mort et pendu des années auparavant, violée par l’un des assistants de son père, devenue prostituée, ouvre le bal. Elle est enrôlée par un aventurier, mi-scientifique, mi-homme politique, pour l’accompagner à Paris et l’aider dans ses manipulations impérialistes : rétablir un général corrompu à la tête du Texas, actuellement aux mains du Mexique. Mick « Dandy » Radley compte pour cela utiliser un jeu inédit et révolutionnaire de cartes mécanographiées, aux normes du Grand Napoléon, l’ordinateur de l’Académie française. Mais son plan de coup d’État texien tournera court, et Sybil prend seule la fuite en France.

Édouard « Léviathan » Mallory, géographe, explorateur et espion à ses heures, prend le relai. C’est à lui que revient le douteux honneur de recevoir le fameux coffret des mains de Lady Ada. Revenu d’Amérique pour présenter sa dernière découverte, un gigantesque Brontosaure surnommé « le Léviathan terrestre », et défendre la théorie Catastrophiste (les dinosaures ont disparu brusquement, suite à une… catastrophe), il découvre qu’un de ses collègues et adversaire, le professeur Rudwick, a été assassiné, et que lui-même est en danger.

Piégé malgré lui dans la lutte contre les opposants à Lord Byron et les marxistes new-yorkais venus convertir les ouvriers londoniens, il aide de son mieux le troisième protagoniste, Laurence Oliphant, alors que la Puanteur envahit Londres.

Laurence Oliphant, étrange individu, à la fois journaliste, diplomate et espion, au service de Sa Majesté mais perplexe et inquiet quant à la tournure prise par la société industrielle, intervient dans la seconde phase du roman, puis mène la troisième, cherchant à démêler le fin mot de l’histoire. Il est le personnage le plus mélancolique du livre, conscient d’être autant marionnette que marionnettiste, et ses actions sont les plus difficiles à suivre.

La toute dernière partie, composée de lettres, d’extraits de journaux ou de mémoires, bref, un assemblage de fragments, est assez intrigante et parachève la structure narrative en forme de puzzle. Je dois avouer que je n’ai pas compris la fin du roman, même après trois lectures. Mais c’est en partie ma faute : La machine à différences se lit d’une traite, ou du moins, de manière continue. Une lecture très discontinue n’est pas adaptée à la complexité de l’histoire, qui laisse beaucoup de zones d’ombre et qui opte parfois pour des ellipses et des prolepses assez déroutantes.

Il n’en reste pas moins que c’est un très bon roman, qui ne pourra que ravir les amatrices et amateurs du genre.

Le grain de sable

Peu de romans font référence ou intègrent la figure d’Ada Byron, comtesse de Lovelace, génie mathématique qui a effectivement traduit et commenté la théorie de Charles Babbage et sa machine à analyses. La véritable Ada, effectivement endettée jusqu’au cou, est morte d’un cancer de l’utérus à 37 ans, et n’a jamais pu achever ses recherches. On considère qu’elle a mis au point le premier langage de programmation, bien que les ordinateurs ne soient apparus que plus d’un siècle après. Le premier langage informatique a ainsi été nommé en son honneur : Ada.

Sur le mur

Charles Babbage : Analytical Engine. Partie de la « manufacture » (the mill), assemblée en 1871.

La machine analytique de Charles Babbage

Gramophone

The Dandy Warhols, I Am a Scientist (Welcome to the Monkey House, 2003).

À propos des auteurs

Portrait de William Gibson

William Gibson, né en 1948 aux États-Unis est l’un des leaders du mouvement cyberpunk. Il se met à écrire de la science-fiction à la fin des années 1970, et intègre rapidement un mouvement de jeunes auteurs qui publient dans le fanzine Cheap Truth, édité et distribué gratuitement par… Bruce Sterling, qui sera le co-auteur de la Machine à différences. Son premier roman, Neuromancien, est devenu un classique du cyberpunk.

Portrait de Bruce Sterling

Bruce Sterling, né en 1954 aux Etats-Unis, est un auteur rattaché au mouvement cyberpunk, en raison de ses nombreux romans et nouvelles de science-fiction centrés l’électronique, l’informatique et la génétique, tels que La Schismatrice.

Dans les années 1980, il a édité sous le pseudonyme de Vincent Omniveritas le fanzine Cheap Truth, dans lequel a publié William Gibson. Passionné par le numérique, Sterling dirige deux projets, l’un consacré aux technologies des médias « morts », Dead Media Project, l’autre consacré à la création d’un mouvement de design écologiste, Viridian Design Movement.

Références

William Gibson, Bruce Sterling, La machine à différences

  • Publication originale : New York, Bantam Books, 1991.
  • Traduction française par Bernard Sigaud, 1997, 2010.
  • Éditions Robert Laffont, collection « ailleurs et demain », 461 p. (avec une très chouette couverture argentée).