Interview d'Arno Mothra La Paraphrénie du ventre vide

Pour présenter Arno Mothra aux Lunemauviens qui ne le connaissent pas encore, je pourrais dire qu’il est un ovni littéraire sombre, éclectique et surtout mystérieux. Il a en effet publié trois ouvrages depuis 2008 et rédige de nombreuses chroniques mais les informations à son sujet sont éparses. La sortie de La Paraphrénie du ventre vide, dont la chronique a été réalisée pour la Lune mauve en septembre 2010, est l’occasion de faire plus ample connaissance avec cet artiste aux mille facettes et avec son captivant univers.

Votre ouvrage La Fausse couche du paraphrène, chroniqué par Deedlot en juillet 2009, a été présenté comme les prémices d’une trilogie amorcée avec La Paraphrénie du ventre vide. Pouvez-vous nous présenter ce projet et nous dire comment il est né ?

Ce projet explore les trois instances de la personnalité, où tout et rien est antonyme, corroboration, nihilisme et brouillard permanent. Plus qu’une trilogie à proprement parler, il s’agit d’un triptyque dans lequel les thèmes se rejoignent et s’assemblent, sans forcément s’assimiler entre eux : les trois livres ne répondent pas à une logique chronologique. De manière globale, j’expérimente la chute de soi à travers l’onirisme et la psychiatrie ; le dernier volet du triptyque marquera sans doute un atterrissage. A voir dans quel état et vers quoi cela aboutira.

Vous expliquer comment est né ce concept serait difficile ; l’envie de crier peut-être, d’inverser le rôle des monstres, de rêver. Se guérir tout en se détruisant davantage : il n’est d’issue après l’effondrement dans la crevasse.

Considérez-vous la folie comme le moteur principal de votre œuvre ? Quelle place lui accordez-vous ?

Pas véritablement le moteur principal, la folie s’avérant être elle-même un sujet complexe, difficile à cerner et à définir. D’autant plus que ce terme me paraît galvaudé et sans grande finesse : la démence ne vit pas sans causes, causes qu’on ne prend jamais en considération. Je n’emploierais pas le terme de folie mais lui privilégierais celui de paraphrénie, tout simplement, voire d’héboïdophrénie. Le dédale d’illusions et la confusion de soi et des autres soufflent plutôt la cadence dans ce livre ; d’ailleurs la plupart des protagonistes ne cherchent même plus d’échappatoire, peut-être parce qu’elle n’existe pas. Comme moi, ils sont apatrides, dégoûtés, sans liens et à moitié fanés.

La lecture de vos livres laisse souvent une impression dévastatrice de tristesse profonde et de malaise. Le nihilisme suinte de vos pages et invite à de multiples réflexions. Vous considérez-vous comme un écrivain philosophique ?

« L’orage rajeunit les fleurs »… Outre une prépondérance du nihilisme et du désespoir s’immisce tout de même un peu d’humour, noir peut-être, mais humour quand même ! Et la noirceur peut devenir drôle si elle est pathétique. Regardez Cioran !

Pour répondre à votre question, je ne me considère pas. J’aime l’intégrité et le sens de l’art, ce qui en découle, de quoi il résulte et de quelle manière il se doit d’être exploité, véhiculé et absorbé. J’abhorre tout ce qui concerne cette notion d’écrivain : la machinerie, l’autodéification, l’industrie, le pseudo pédantisme avec option vénale. Je ne souhaite pas devenir le pantin mécanique d’un système, somme toute sur le déclin, ni vendre des produits de consommation en me confondant à des gens qui s’exhibent, fiers de jouer aux bouffons du Roi dans un abattoir. On me l’a « généreusement » proposé l’année dernière, mais non.

Si la lecture de mes livres incite à la réflexion, j’en suis ravi. Sincèrement. J’aurais réussi là où Finkielkraut a toujours échoué.

La Paraphrénie du ventre vide regroupe trente-trois contes étranges et surprenants. Pouvez-vous nous présenter le texte que vous préférez et nous dire pourquoi vous lui accorderiez une place de choix ?

Je déteste ces textes car ils correspondent à des angoisses récurrentes qui ne guériront sûrement jamais et qui ne se maîtrisent pas. Les coucher sur papier permet intrinsèquement de se libérer de quelque chose pour un temps indéfini – mais les obsessions demeurent. Je m’en déleste après publication, acte qui scelle partiellement un instant de vie. Cependant, « Le Monstre » représente le texte qu’on ne pourra pas me voler, aussi bon ou mauvais soit-il ; le reste ne m’intéresse plus, de même que les ouvrages précédents.

Ce livre est une œuvre hybride qui associe littérature, art graphique et musique. On retrouve d’ailleurs cette alliance dans un grand nombre de vos projets. Qu’apporte cette multiplicité des supports à vos livres et, d’une manière générale, à votre développement littéraire ?

Une authenticité, une façon de proposer une œuvre aboutie et surtout de se faire plaisir jusqu’au bout. Le principe est totalement égoïste. Il s’opère une certaine magie à donner encore plus de relief aux mots. La musique me procure davantage d’effets que la littérature, j’en jou(iss)ais d’ailleurs déjà avant de commencer à écrire. Tout est parti de la musique, une frustration probablement.

Pour le graphisme, d’autres maquettes étaient prévues, telle une grande pochette style vinyle 33T, ainsi qu’une qualité du papier bien supérieure. Mais faute de budget… Je mise sur le prochain.

Vos textes sont tissés avec une langue délicate et recherchée, mais sur un rythme effréné qui leur confère une grande violence. Comment avez-vous choisi la musique et l’univers visuel qui les accompagnent ? Quelles sont vos relations avec les artistes avec lesquels vous avez collaboré et comment se déroule ce processus créatif ?

Le choix s’est fait tout naturellement puisqu’il s’agit de groupes ou artistes que j’écoute régulièrement. Qu’ils m’aient répondu par la positive reste d’ailleurs un mystère mais aussi et surtout une joie incommensurable. Quant au processus de création, qui a duré deux ans notamment à cause de quelques évènements particulièrement violents à supporter, il y eut deux cas de figure : Dexy Corp, Horror 4o4 (et Elastik), ACWL, Foretaste, Sati Mata et Rose Land ont chacun choisi un conte à adapter, alors que pour BAK XIII, Jneb Band et Polichinel, je me suis directement affairé à écrire un texte qui leur a ensuite été proposé, puis mis en musique. Les seules modifications à signaler sont « J’appuie sur la gâchette » que Jneb a arrangé à sa sauce, et « Maladivine » qui à la base est un ancien morceau de Rose Land, que j’ai préféré à celui qu’il m’avait offert pour « Dryade ».

A vrai dire, Horror 4o4, Rose Land et moi nous connaissions avant d’envisager un projet commun ; je les estime beaucoup, pour diverses raisons, puis ils ont toujours été présents pour m’apporter leur soutien, précieux. J’ai ensuite contacté les autres en usant de mon attitude de groupie. Dexy Corp m’a envoyé le premier morceau de l’album en septembre 2008 ; cette vision nouvelle du chaos intérieur m’a redonné une confiance énorme car j’ai du mal à m’attacher à ce que je crée, me remettant perpétuellement en question. J’ai également découvert l’artiste que je considère désormais comme mon alter ego : Polichinel. Une rencontre fusionnelle, unique, qui dépasse largement le stade de l’idéal. Son titre est d’une violence extrême, je crois qu’il nous a chambardés autant l’un que l’autre. J’ai une chance incroyable de l’avoir rencontré, car à côté de son génie, c’est quelqu’un qui me comprend et avec qui le partage est… unique. Ses albums me bouleversent tant leur poésie se noie dans la magie d’une musique irréelle, nocturne : il vit son art, il est son art.

En ce qui concerne les photos, private joke ! Je peux juste vous affirmer ne pas figurer sur une seule d’entre elles.

Quels sont vos projets à venir ?

Le projet qui me tuera ou me fera enfin naître vers quelque chose de nouveau : un roman intitulé en nom de code « Justine », mais qui au final ne portera probablement pas de titre. Les étiquettes ne servent à rien, encore moins sur des cadavres en devenir. Le roman est achevé depuis longtemps maintenant, mais je m’attèle à un gros travail pour entourer l’écrit en lui-même : l’esthétique et la musique, laquelle trouvera une âme grâce à Polichinel et Lilou. J’espère bouleverser autant que « L’Hiver » de Vivaldi me chamboule depuis la petite enfance.

Deux autres gros projets sont en cours. A voir s’ils aboutiront ou non.

Merci Vedma pour cette attention et merci à la Lune Mauve.