Interview de Philippe Gindre, directeur de la Clef d'Argent

Les éditions La Clef d’Argent ravissent les imaginaires épris d’aventures fantastiques et de récits délicieusement fantasques depuis plus de vingt ans. Rencontre avec leur co-fondateur et directeur, Philippe Gindre, afin d’en connaître un peu plus sur leur genèse et les orientations littéraires qui font toute leur originalité.

Philippe Gindre, vous êtes le co-créateur avec Philippe Dougnier des éditions de la Clef d’argent, pouvez-vous nous expliquer comment est née cette aventure littéraire?

Nous avons créé l’association dans un premier temps pour publier les textes que nous écrivions, ainsi que les dessins de Philippe. Mais nous n’avons jamais travaillé très rapidement et en quelques mois nos «réserves» ont été épuisées. Heureusement, en cours de route d’autres personnes nous ont rejoints. Nous avons commencé, comme beaucoup, par un fanzine photocopié à quelques dizaines d’exemplaires. Il s’appelait Le Cri Mécanique. C’était en 1987. C’était avant internet, avant les portables. Les imprimantes à jet d’encre étaient encore inconnues du grand public, et les Macintosh n’existaient que depuis 3 ans à peine, ils étaient pour nous hors de prix. Mais nous étions déjà informatisés. Nous travaillions alors avec un Amstrad 6128 et une imprimante matricielle, ce qui nous offrait le luxe inouï d’une mise en pages quasi-professionnelle, à une époque où certains fanzines étaient encore tapés à la machine à écrire. Paradoxalement, nous consacrions ce qui était alors le dernier cri de la technique à produire des petites plaquettes d’une atemporalité implacable, lorgnant même plutôt vers le XIXe. Puis nous avons évolué progressivement, à mesure que nos moyens nous le permettaient, vers l’offset et des tirages plus importants. Puis, il y a quelques années, nous nous sommes tournés vers le numérique à la demande. Cela nous a permis, avec un même budget, de multiplier les titres. Mais l’aspect matériel des livres que nous produisions nous a toujours tenu beaucoup à coeur. Les premiers numéros du Cri Mécanique possédaient déjà un dos carré (réalisé très artisanalement et très très lentement) et étaient illustrés d’eaux-fortes que nous tirions, une par une, sur une presse. Je garde un souvenir très particulier de ces heures «terribles» passées dans une cave, dans les vapeurs de perchlorure de fer tout d’abord (qu’on utilise pour «mordre» les plaques de cuivre, c’est à dire y graver les dessins), puis dans les exhalaisons entêtantes de l’encre pâteuse qu’on mettait à tiédir sur un chauffe-plats avant de l’étaler à la main sur les plaques de cuivre à l’aide d’une boule de tarlatane. Après quelques numéros, nous nous sommes tournés vers des moyens de reproduction sans doute plus courants, mais nettement plus rapides… La Clef d’Argent doit son nom à une nouvelle de l’écrivain américain H.P. Lovecraft (1890-1937). Une manière pour nous, à l’époque, de rendre hommage à un personnage littéraire hors du commun qui avait beaucoup marqué notre adolescence. Nous ne nous consacrons pas uniquement à lui, loin de là, mais assez régulièrement il revient au centre de nos préoccupations.

La clef d’argent a une certaine aura, une identité très marquée : le fantastique raffiné et efficace, les ambiances fin de siècle. Pourtant vous avez pris le pari d’ouvrir deux nouvelles collections : Jeunesse, et NoKhThys. Parlez-nous de ces choix qui ont peut-être déstabilisé les habitués des éditions claviculo argentines.

La collection Jeunesse est née de deux constats: d’une part, on nous proposait régulièrement des textes jeunesse que nous refusions d’entrée, n’ayant pas de collection dédiée, et d’autre part, la littérature jeunesse, notamment dans le domaine de l’imaginaire, a connu récemment un essor considérable. Se lancer dans ce domaine qui nous était jusqu’ici étranger aurait été trop risqué il y a quelques années étant donné notre mode de diffusion encore très artisanal. À présent, cela paraît plus raisonnable. La collection NoKhThys aura sans doute moins surpris les habitués. Destinée à accueillir toutes sortes d’oeuvres inclassables ayant pour point commun un certain pessimisme, une noirceur assumée, elle n’est d’une certaine façon que le prolongement logique de ce que nous avons fait jusqu’ici.

J’ai cru voir sur votre site que la collection Ténèbres & Cie, où il est question des aventures de Coolter et Quincampoix, les deux investigateurs de l’I.E.A, va se voir enrichie d’une nouvelle oeuvre, suite de l’excellente Spirale de Lug. Le 21 Juin sortira le nouveau Codex Atlanticus. Mais que nous réservez-vous d’autre pour l’année 2010? De nouvelles traductions de Clark Ashton Smith, quelques écrits inédits hors collections inédits tel « La maison du vampire » ?

À vrai dire… nous avons désormais une bonne trentaine de projets en attente, et nous sommes en train d’en finaliser en ce moment une bonne demi-douzaine de front. C’est à la fois gratifiant, stimulant, et parfois un peu déroutant. Suite au passage au tirage à la demande, j’avais demandé à de nombreux auteurs avec qui j’avais été en contact ces dernières années s’ils avaient un projet à proposer à La Clef d’Argent. Et… tout le monde ou presque a répondu oui. Tout cela va donc forcément prendre un peu de temps pour se concrétiser. Cette année encore, la collection KholekTh (les recueils de nouvelles) va s’enrichir de plusieurs volumes. C’est Mitochondries, un recueil de l’auteur Belge Philippe Bastin, bien connu des lecteurs du Codex Atlanticus, qui sera notre premier titre de l’année. Le dernier roi des elfes, un roman de Sylvie Huguet, inaugurera ensuite une nouvelle collection baptisée KhRhOnyk et dédiée à la fantasy.

Dans un contexte de crise littéraire qui a vu des maisons comme les éditions Oxymore ou Nuit d’avril mettre la clef sous la porte, vous réussissez à continuer à publier régulièrement, vous rééditez souvent vos livres, en bref vous vous portez plutôt bien. Il n’y a qu’à voir la popularité des ouvrages de la Clef d’argent qui n’ont pas été réédités, comme ceux de la collection Le cri mécanique qui s’arrachent à prix d’or. A quoi devez-vous votre survie et votre succès malgré le caractère relativement confidentiel de vos éditions ?

À leur relative confidentialité, justement. Ou, plus exactement, au fait que La Clef d’Argent fonctionne depuis l’origine selon un strict principe de bénévolat. Sauf exception, les collaborateurs et les auteurs reçoivent pour tout paiement des exemplaires des ouvrages auxquels ils collaborent. Notre but premier est de permettre à des ouvrages hors norme d’exister, alors que par nature ils ne peuvent plus à l’heure actuelle prétendre intéresser un éditeur pro. Cette manière de fonctionner implique des limitations qu’on pourra juger pénalisante par certains côtés, c’est vrai, mais c’est aussi une relative garantie de longévité. Nos livres sont constamment réimprimés, ceux qui ne connaissent qu’un succès relatif ne sont pas pour autant retirés du catalogue. C’est un luxe que la plupart des éditeurs pros ne peuvent plus se permettre désormais. Mais si tout cela fonctionne, c’est aussi grâce au bouche à oreille, au soutien de lecteurs enthousiastes et au fait que des sites comme la Lune Mauve se font l’écho de nos activités.

Avec votre ami Philippe Gontier du Boudoir des Gorgones, vous avez été présent lors de L’Écrit de la fée 2009. Les Lunemauviens pourront-ils vous y croiser en 2010 ?
A priori, oui. Je dis « a priori » car à l’heure où j’écris ceci la date de l’édition 2010 n’est pas encore fixée. Mais nous avons été très favorablement impressionnés par la qualité de cette première édition. Notamment le bon équilibre entre le côté ludique et festif de la manifestation, et son aspect plus formel (communications, tables rondes). Plutôt que d’en dire plus, je ne saurais mieux faire que de renvoyer au petit article que j’ai consacré à l’évènement à notre retour.

En attendant de lire de nouvelles chroniques sur la Lune Mauve, avez-vous un mot à adresser aux Lunemauviens?

Oui. Je les remercie d’avoir lu jusqu’au bout. :)