Bloc Party & Interpol Printemps de Bourges

Il est 17 heures (non, vous ne rêvez pas… 17 heures !) lorsque les hostilités démarrent. La salle est encore loin d’être pleine. Et pourtant, l’air est déjà irrespirable et la chaleur atroce. Et en fond sonore passe « Oh Bondage ! Up Yours » de X-Ray Spex. Décidément, à Bourges, ils ont tout compris.

C’est Gomm qui entame la soirée. Le jeune groupe vient tout juste de sortir son premier album, Destroyed To Perfection, qui ne m’a pas vraiment emballé, qui m’a même franchement ennuyé (pour ne pas dire irritée). Sur scène, la chose s’avère plus intéressante (et moins casse-bonbon), la chanteuse bouge dans tous les sens, sourit à tout va, se déchaîne dans son coin. Les compos prennent de l’ampleur en live, comme l’excellent titre d’ouverture (de l’album et du set) : « Karl Heinz Mucke », chanté en allemand ! Ca décolle, c’est entraînant, joyeux, tendu… mais malheureusement, ça retombe vite. Au bout d’une vingtaine de minutes, la lassitude s’abat sur le public qui sagement attend la fin du set. La reprise très originale du célébrissime « Call Me » de Blondie tombe à pic pour donner un second souffle et laisser à l’auditoire une impression moins terne.

Quelques minutes de battements et c’est Bloc Party qui déboule. Le son est très moyen, mais l’énergie du groupe soulève la fosse. Kele Orekele, très charismatique et ultra souriant, mène la barque avec maestria. Seulement, la faiblesse de certains titres ternit quelque peu leur prestation. C’est le grand travers de Bloc Party, groupe à propos duquel on a tout entendu, et dont on attendait énormément. Ils savent écrire des titres/tueries capables de faire danser les foules (même les plus réfractaires) mais ils pondent également de super bouses. Et en live, ça casse le rythme. Et ça laisse parfois de drôles d’impressions. Fort heureusement, les déjà cultes « Banquet », « Helicopter » ou encore « Little Thoughts » sont balancés en pâture au public charognard qui n’en finit plus de sauter dans tous les sens. La fosse devient marée humaine, chose très étonnante dans un concert du genre.

D’autres minutes intenables. Et puis, Interpol.
Le dégingandé, le sexy, le timide, le branleur. Et un clavier qui les accompagne en tournée. Et c’est parti pour plus d’une heure de pur bonheur.
J’étais déjà là lors de leur précédent passage à Bourges (en 2003) pour un set court mais carré. Et surtout, on sentait bien que ce groupe ne pouvait en rester là. Et les revoilà, deux ans plus tard, auréolés des succès de leurs deux albums (Turn On the Bright Lights et Antics), et propulsés tête d’affiche rock du festival.
Les visages sont fatigués, la chaleur de plus en plus étouffante. Pourtant, sur scène, Interpol rayonne. Tout le charme vénéneux de la musique du groupe explose, magnifié par un jeu de lumières sobre mais précis et caressant. Rouge profond et indigo. Sur une immense toile noire.
Paul Banks, planté au centre de la scène, a le visage dissimulé par une épaisse mèche de cheveux. Rarement, il regarde le public. Mais sa voix est bel et bien présente. D’une puissance phénoménale, elle berce et enveloppe l’auditoire. On ne peut s’empêcher de penser à Joy Division.
Carlos Dengler (bassiste), drôle de vampire, et Daniel Kessler (guitariste), piège à groupies, s’occupent du show, allant et venant au devant de la scène. Comme possédés par la musique, leurs yeux sont bien souvent clos, leurs visages levés vers le ciel.
L’intensité qui se dégage de ce groupe est tout bonnement incroyable. C’est un raz de marée qui recouvre tout sur son passage. Il est bel et bien question de transe et de possession.
La frénésie épileptique de morceaux tels que « Slow Hands », « Evil », « Roland », « C’Mere », « Obstacle 1 », ou « PDA », est décuplée sur scène, paraissant même se décliner à l’infini. Tandis que la beauté, d’un noir d’encre, de « Untitled », « Take You On A Cruise », « Next Exit » ou encore « A Time To Be Small », enlace et noie sous ses profondeurs.
Interpol, l’air ne pas y toucher, convie à un bien étrange voyage. Dans un New-York désabusé et enfumé. Un New-York de cinéma, étrangement rétro, où dansent fantômes et chagrins.
Interpol n’a aucunement besoin de jeu de scène (comme le leur reproche la plupart de leurs détracteurs), la musique se suffit à elle seule. Interpol ne vit que par elle. Ce groupe réussit le tour de force de produire une musique d’une élégance et d’une classe rarissimes et renversantes.
Le noir le plus absolu. Celui qui mène vers la lumière. Interpol a tout compris.
Say hello to the angels.