Heaven's Gate 11 novembre 2005

Après avoir déjà survécu à deux éditions mémorables du Heaven’s Gate (avec Cinema Strange, Collection d’Arnell~Andrea et Hocico parmi d’autres), impossible pour moi de rater celle-ci, cinquième du nom, qui se déroulerait pour la première fois sur deux jours, en l’occurrence les vendredi 11 et samedi 12 novembre 2005. Six mois déjà que les noms légendaires présents à l’affiche (Eva O, Haujobb, Ausgang…), et d’autres en voie de les rejoindre au Panthéon de la musique dark, comme Punish Yourself ou encore Olen’K, me font de l’oeil. Six mois que je thésaurise précieusement mon billet et ceux de mes compagnons dans mon meuble à Cds, vérifiant chaque semaine qu’ils s’y trouvent toujours. Six mois déjà que je compte frénétiquement les journées qui me séparent encore du jour J.

Et voilà, on y est. Dans le tram strasbourgeois, les corbeaux sont plus nombreux que d’ordinaire, plus visibles surtout, avec leurs plumages d’apparât ; au fur et à mesure que nous approchons de la Laiterie, les crêtes et résilles déchirées se multiplient, pour le plus grand plaisir du passant Lambda et de ses enfants qui ouvrent de grands yeux étonnés. Le festival a commencé, et je sais d’ors et déjà que j’ai raté Dolls of Pain, sans trop de regret puisque j’aurai sans doute l’occasion de les revoir. Mais Tamtrum doit déjà monter sur scène dans le Club (la plus petite salle de la Laiterie), et je me précipite à l’intérieur du bâtiment ; après un bref détour par le vestiaire, j’arrive à peine en retard, assez tôt pour voir la fin de la première bombe sonore balancée par le combo aixois.

Tamtrum

Je me faufile allègrement vers le fond de la salle, déjà bien remplie. Sur scène, notre très saint Benoît Sixteen et Sylvicious se sont déjà lancés dans la performance scénique qui a forgée leur réputation sulfureuse ; quelques pas derrière eux, un troisième larron (Fixxxer? Difficile à dire sans les bandelettes), sorte de clone de Philippe Fichot avec ses lunettes noires et son visage figé, reste quasi impassible derrière ses machines tout au long du concert, malgré les éclaboussures d’encre noire, les éructations de son chanteur, et la présence en guest-star d’un cracheur de feu (si si…) le temps d’un morceau.
Les titres ravageurs de l’album Some Atomik Songs et quelques nouveaux sons s’enchaînent, tantôt rapides et terriblement dansants, tantôt plus lourds, propres à créer une ambiance apocalyptique et étouffante qu’accentuent la foule qui s’amasse en nombre et les lumières verdâtres ou rougeâtres qui illuminent la scène. La température monte au fil des morceaux, et atteint son paroxysme avec la venue du fameux cracheur de feu, qui, je l’avoue, me filera hautement les pétoches lorsque je sentirai du pétrôle tiède atterrir sur ma joue… Rien de tel pour encore faire monter d’un cran l’atmosphère angoissante qui règne dans la salle. Ainsi, force est de constater que le groupe ne faillit pas à sa réputation ; contrairement à moults formations electro dark qui ne parviennent pas à transposer sur scène la violence et la décadence revendiquées dans leur musique, le duo « historique » de Tamtrum ne fait pas dans la dentelle : semi-striptease pour Sylvicious ( avec brève petite fessée de la part d’un membre du public) qui s’écrasera au passage une cigarette sur le torse, distribution d’images pornographiques de la part de Benoît, danse effrénée de la part des deux compères. Me gargarisant encore du « Vous êtes génial ! … euh géniaux ! » lancé par un Sylvicious hilare à la foule, je quitte le Club ne regrettant qu’une seule chose : que ce concert survolté n’ai pas eu lieu plus tard dans la soirée, devant un public plus chaud.

Olen’K

A peine un quart d’heure après la fin du concert de Tamtrum, changement radical d’ambiance. Le trio qui compose l’entité Olen’K monte sur la scène du Club. Il est vrai que leur premier album élégamment intitulé Silently Noisy ne m’a convaincu qu’à moitié, malgré quelques titres véritablement enchanteurs ; mais comme les concerts de musique dite « heavenly » ne sont pas légion dans le coin, on ne va pas trop faire la fine bouche.
Immédiatement, c’est l’absence d’artifices qui frappe. Le petit bout de femme qui prend place derrière le micro n’a pas deux litrons de maquillage sur la figure, pas de frusques chargées de dentelles et velours, pas plus que les deux musiciens qui l’accompagnent. On regrette un instant cet aspect épuré qui nuit un peu à l’ambiance des lieux, où les looks les plus extravagants cohabitent, et puis déjà la musique commence et on oublie ces considérations esthétiques totalement futiles. La voix de la chanteuse emplit la salle, et je suis totalement sous le choc de la puissance mélodique qui émane d’une personne d’apparence si gracile et discrète. Pas de doute : Elise, puisque c’est son nom, joue dans la cour des grandes, Lisa et autres Elizabeth, pour ne pas les nommer (on remarquera d’ailleurs tout à fait accessoirement à quel point ces trois prénoms résonnent de la même manière…). Les yeux fermés, elle vibre et ondule, ses mains frissonnent au fil de la musique que ses compagnons de scène produisent, musique qui oscille comme sur l’album entre sons cold et vaguement trip-hop lorsqu’elle ne flirte pas avec des ambiances ethniques que Dead Can Dance ne renierait pas. Je l’imite avec recueillement, ouvrant parfois les yeux lorsqu’elle s’empare de la grosse caisse pour accompagner sa voix, ou entre deux morceaux lorsque les applaudissements du public me sortent de ma rêverie. Presque tout l’album est ainsi passé en revue, et le concert s’achève sur les sublimes interprétations de « She’s dead » et « Silencio ». Verdict : le concert d’Olen’K a été une excellente surprise et je me promets de réécouter Silently noisy d’une autre oreille dès que je serai rentrée.

Eva O

Je prends une petite pause pendant le concert de Psyche qui, d’après les échos que j’en aurai, ne sera pas inoubliable. Pas de regret donc. Un moment de repos est indispensable ; en effet, c’est bientôt l’heure d’aller assister à la prestation d’une légende vivante de la musique sombre : Eva O, qui fut l’épouse de Rozz Williams et membre de Christian Death et Shadow Project. A présent la dame officie seule sur scène, et je suis impatiente de voir ce qu’elle a dans le ventre après plus de 25 ans de carrière.
La première impression est assez mitigée… Guitare kitschouille, canines de vampire, lentilles reptiliennes et tout le tintouin : plus gogoth tu meurs. Heureusement, la musique rattrape tout. Les premiers morceaux sont sympathiques, mélange de deathrock de bonne facture et de  hard rock plutôt digeste. La voix est rocailleuse et puissante, et je dansouille, plutôt satisfaite du divertissement. Mais au bout de quelques titres, le concert prend une autre tournure : la musique se ralentit, s’alourdit, formant progressivement un fonds sonore plus ambient, plus organique, et aussi beaucoup plus sombre ; pendant ce temps, Eva s’en va compléter sa tenue, enfilant une longue soutane noire au-dessus de sa mini-jupe et de ses cuissardes, coiffant sa tête d’une capuche. Elle revient au devant de la scène, lève les yeux au ciel, et entame une longue série de spoken words beaux à glacer le sang. Elle se tient devant nous, fascinante, Pythie énigmatique au visage douloureux, dotée d’une aura qui n’a plus rien à voir avec le stéréotype sur pattes d’il y a quelques minutes. « I hate the human race ! » Voilà ce qu’elle nous hurle, tendant ses mains noueuses devant elle, tour à tour en colère – que dis-je ? Enragée – , triste, repentie. La voix, impressionnante, se module au fil des émotions ; son visage se pare de masques à l’expressivité remarquable, son regard scrute plus loin que nous ne pouvons seulement l’imaginer. Moi qui rêve de voir Diamanda Galàs en concert, j’ai droit à un avant-goût de choix… Mais déjà, les porte-jarretelles sont ressortis, la guitare reprise en main, et c’est reparti pour une série plus rythmée, à mon grand regret je dois bien l’avouer. La devineresse redevenue rockeuse clinquante fait encore croquer des pommes sanglantes aux fans les plus proches de la scène, et nous quitte, emportant quelques photos du public en souvenir. Nous le retrouverons dans le hall de la Laiterie, souriante, aimable avec chacun, se laissant bombarder de flashs et papotant allègrement avec quelques crêteux emplis de respect face à celle qu’on peut considérer comme leur grand-mère en musique. La grande classe, il va sans dire.

In The Nursery

Je ne m’étendrai pas sur le concert de The Eternal Afflict qui fut, selon moi, le grand fiasco du festival ; le chanteur arbore sur scène un T-shirt qui donne une bonne idée de la qualité de son show : « Fuck you – I’m drunk ». Passons.
Enfin arrive le tour d’ In The Nursery, autre grande tête d’affiche du jour. Je connais le groupe avant tout à travers ses opus orientés cold wave ; mais sur scène, le nombre de percussions promet un set qui va nous en mettre plein les oreilles, et qui tendra sans doute plus vers les essais expérimentaux et minimalistes les plus récents du combo. Je m’installe confortablement sur le dernier gradin de la grande salle de la Laiterie, une bière à la main, avec vue panoramique imprenable sur la scène, prête à embarquer pour un grand voyage rythmique et irréel. Comme prévu, dès les premières minutes le concert s’avère assez ritualisant et, ma foi, très prenant. Par bonheur, le son est de grande qualité, sublimant la voix douce et lointaine de la chanteuse ; la musique produite par les jumeaux Humberstone est doucement glacée et minimaliste, sans être austère, à l’image des lumières qui éclairent la scène en laissant une part belle aux jeux d’ombres, permettant ainsi de donner un peu de mouvance à un jeu de scène plutôt aride. Les grosses caisses, véritables reines de la soirée, tonnent sous des coups incessants, produisant un effet hypnotique, presqu’intimidant, sur un public qui écoute religieusement. Le concert, assez linéaire mais de grande qualité, touche ainsi à sa fin en faisant l’unanimité du public, notamment grâce à la ravissante chanteuse qui s’adressera à lui dans la langue de Molière. De mon côté, j’ai passé un très bon moment, perdue entre rêve et réalité.

La première journée du festival s’achèvera pour ma part sur ce concert ; après un court détour par Haujobb qui ne me convainc guère pour le peu que j’en vois, je papote encore avec quelques personnes, puis décide de m’éclipser discrètement afin de reprendre des forces pour le lendemain. Dommage pour Neon Cage Experiment, K-bereit et les autres…

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