The Libertines La Boule Noire, Paris, 14 septembre 2004

D’abord, il y a la course. Pour se procurer des places.

Les Libertines à Paris. Dans une salle minuscule.

Liste d’invités. Serveurs de billetterie bloqués.

Affolement.

Une grosse heure d’attente et de bataille et j’ai deux places.

Soulagement.

Ensuite, il y a la fébrilité.

On connaît par cœur les tristes évènements qui ont déjà jalonnés la courte carrière des quatre anglais. Consommation effrénée de drogues dures, cambriolage de l’un par l’autre, arrestations diverses, fragilité.

Le concert aura-t-il seulement lieu ?

Leur dernier passage à Paris a été un fiasco : Doherty absent ; Barât dévasté, désormais seul aux commandes du navire.

Mais l’eau est censée avoir couler sous les ponts. Limpide.

Un magnifique album, le deuxième, a été enregistré par le groupe au complet. Au complet. A quatre. Avec Doherty.

Alors, on s’est pris à rêver. On s’est pris à rêver de voir sur scène, Barât et Doherty partager le même micro. La même énergie. La même fureur.

Et puis, l’annulation redoutée ne vient pas.

Le concert aura lieu.

Mais les questions demeurent.

Aux dernières nouvelles, Barât n’a aucune idée de l’endroit où se trouve son acolyte. Parti en cure de désintoxication en Thaïlande depuis plusieurs semaines ? En cours de jugement pour port d’arme illégal à Londres ? Le mystère plane.

Alors, Doherty : viendra, viendra pas ?

Dans les deux cas, on peut s’interroger sur la durée du concert. Il se murmure dans la file d’attente qu’on peut s’attendre à trente petites minutes seulement de performance.

Les Libertines, de par la complexité et la fragilité du mécanisme qui les régit, sont coutumiers du fait.

Quand on entre finalement, la salle est bondée. Bouillante. Mélange d’anxiété et d’excitation.

Ca hurle. Ca fume. Ca boit.

Trompe l’œil.

Parce que ces types-là, on attend beaucoup d’eux. On compte sur eux.

Parce qu’on les aime.

Au sein de la foisonnante scène rock anglaise qui les a vu naître, les Libertines brillent. Irradient. Depuis deux ans.

Leurs disques ne sont rien de moins que des brûlots punks, chargés de douleur et d’amour.

Au dessus du panier. Clairement.

Déjà cultes. En passe, de devenir mythes.

On est nombreux à y croire très fort.

Quand résonnent les premiers accords de « Don’t Look Back Into The Sun », on est au moins fixés sur une chose. Pete Doherty est absent. C’est le désormais familier guitariste, Anthony Rossomando, qui le remplace.

Carl Barât, orphelin, éructe et joue, raide comme un piquet. Une mèche noire barre son visage. Ses yeux fixent un point imaginaire au-dessus de la foule.

La machine est bancale.

Le morceau est envoyé manu militari, comme par obligation.

Malaise sur scène, comme dans la fosse.

Et puis, ils envoient le tube « Can’t Stand Me Now ». Et là, le navire semble couler, l’espace de quelques instants. Barât peine à enchaîner les paroles (il faut dire que dans la logique des choses, ce morceau est chanté par les deux front-men, en tout cas, il a été écrit comme tel). La détresse envahit ses traits. Perdu, il s’accroche à sa guitare. Et on repense à ces quelques mots, lâchés au détour d’une récente interview : «  Quand je pense à tout ce qui arrive aux Libertines actuellement, j’ai envie de pleurer. L’avenir immédiat du groupe ne m’a jamais semblé aussi sombre. ».

Pourtant… Pourtant, il se passe quelque chose. En bas, dans la fosse.

Les kids présents ont senti que tout était en train de partir à vau l’eau. Ils ont senti la tristesse et la peine. Ils ont senti le dénuement absolu du combo, amputé d’une partie de son âme.

Mais parce que du désespoir, surgit toujours une étincelle, quelque chose a basculé.

Quelque chose a basculé au moment même où Barât chantait : « Have we enough to keep it together ? Or do we just keep on pretending and hope our luck is never ending ».

Un déclic a eu lieu. Le pogo a démarré. Et tout le monde s’est mis à hurler : « You can’t stand me now  », sans discontinuer.

C’était parti. Et cela n’est pas arrêté pendant l’heure et quart qu’a duré le show.

L’immense majorité des titres du second opus est jouée (The Ha Ha Wall », « Road To Ruin », « Last Post On The Bugle », etc…) ainsi que de larges extraits du premier dont le tubesque « Up The Bracket ».

Entre les titres, le public apostrophe joyeusement Barât qui finit par se détendre, adresse quelques sourires aux premiers rangs, tombe veste et tee-shirt, reprend parfois ses mimiques de branleur fini.
L’énergie qui caractérise le groupe sur scène explose. Il n’y a guère que le bassiste John Hassall qui ne se déride pas. Le pauvre semble au bord de l’évanouissement.

Sur scène, l’alcool coule à flots.

Le batteur, Gary Powell, martèle ses fûts avec ardeur, le roadie-remplaçant gigote dans tous les sens. Et Carl prend confiance, assure guitare et chant, magnétique.

Le groupe jette en pâture ses compos les plus enragées. Le public s’en nourrit, comme un charognard affamé. Aucun temps mort, pas une ballade.

C’est peut être ça que l’on appelle l’énergie du désespoir.

Peter, absent physiquement, n’en est pas moins présent. Dans la voix cassée et amère de Carl, dans son regard fiévreux, dans la musique dévastatrice du groupe, dans l’esprit de chacune des personnes présentes ce soir.

Et quand vient l’heure du rappel, c’est tout naturellement que Carl prend la parole et dédie le dernier morceau à Pete. L’émotion est à son comble, lorsqu’il fredonne : « What became of the likely lads ? What became of the dreams we had ? Oh what became of forever ? ». Nous ne le saurons jamais.
Et Barât et Powell de se jeter dans la fosse à la toute fin.

Ce soir, Barât et les autres ont démontré qu’ils étaient un grand groupe de rock n’roll (peut-être le plus grand à l’heure actuelle… sans rire, les branleurs des Strokes ou les coincés de Franz Ferdinand ne possèdent pas un dixième de la classe des Libertines…) et ce avec ou sans leur présumé leader.

Ce soir, je peux l’affirmer : le rock n’est pas mort.

Gloire aux Libs et longue vie au prince Barât.

Setlist :

  • Don’t Look Back Into The Sun
  • The Saga
  • Up The Bracket
  • Vertigo
  • Can’t Stand Me Now
  • Begging
  • Death On The Stairs
  • Road To Ruin
  • Time For Heroes
  • Plan A
  • The Ha Ha Wall
  • Last Post On The Bugle
  • Tell The King
  • The Boy Looked At Johnny
  • Boys In The Band
  • The Good Old Days
  • What A Waster
  • Narcissist
  • What Became Of The Likely Lads
  • I Get Along