Deux ou trois sirènes

« Flow Blue » de Kim Joon

N.B. : ce texte est une archive de mon blog personnel. Il a été initialement publié le 15 mai 2007.

La porte s’est entr’ouverte à la faveur d’un week-end tranquille.

La veille, le temps était d’une lourdeur extrême – comme si le ciel était sur le point de s’écraser par terre. Insistant pour que j’inspire au plus profond de moi les capiteux parfums de ce début de printemps, le ciel observait en silence le grain que j’ajoutais à mon petit moulin mental.

De temps en temps, alors que je suis lancée dans la ville, de ce pas rapide et faussement sûr, au-delà de Minuit, l’espace-temps s’arrête ; les éléments cessent de vivre, du bitume à l’horloge au chien errant.

Au détour d’une rue grise, j’entends tout à coup le pétillement d’une eau de roche, qui appelle ma main et m’entraîne dans la fraîcheur de son lit. Le silence nocturne fait place au murmure enchanté du petit peuple ; toujours des chants, ou bien des cris. Deux ou trois sirènes se baignent dans le caniveau, soudain devenu le nid d’un océan de poche. Je discerne mal leur nombre, toutes enchevêtrées qu’elles sont. Leurs écailles reflètent la paisible lumière de la Lune.

Sur mon épaule, le souffle de la Grande Dame, et dans les cieux, le battement d’ailes d’une chauve-souris familière.

Tandis que j’avance dans ce paysage urbain devenu fé, les végétations émeraudes surgissent de l’entre-sol. Ce ne sont plus les trottoirs que je parcours avec mes bottes de sept lieues ; non, ce sont les lointains rivages bleutés auxquels s’écorche régulièrement la mer. Pourtant, j’ai quitté ces rivages… Je ne respire plus l’air sauvage du large ; je ne sens plus les mains d’Éole accrochées à ma taille, tentant, tentées, de me faire chuter du bout de quelque Nez.

À imaginer cette nature ambivalente, à me recroqueviller contre son souvenir vital, les herbes folles s’agrippent à mes jambes et ralentissent un peu plus mon rythme de croisière. Le paysage avance, toujours plus lentement. Au loin, la sirène d’une ambulance. Vite – surtout, ne pas se retourner.

Je plonge alors dans l’étang. Ses eaux marécageuses m’attendent au fond de la ruelle. Au même moment, le manteau bleu marine dévoile les milliers d’yeux jaunes qui me scrutent en chuchotant. Je déchausse mon pied droit, m’aventure à tremper un orteil dans le boueux liquide.

À la faveur de l’onde provoquée par mon geste, qui remue la surface de l’étang devenu lac, je réalise qu’il n’y a ni boue, ni eaux, mais du vif-argent par hectolitres, stagnant ici et là par hasard. Sensation d’effritement. Ma boule de cristal thoracique s’allume : quitter l’asphalte et aspirer l’éther à pleine bouche de métro. Je laisse infuser l’air et la terre. Penser à revenir avant le prochain solstice.

J’avance, immense, explore, déplore.

Et de toutes ces mains crochues, je m’échappe enfin. Les douze coups de minuit sont déjà loin, la nuit menace de se sauver. Moi, l’infortunée, me dois de rester dans ce monde appelé Réel, réprimant l’instinct me dictant de suivre les sirènes.

Avoir cette sensibilité- — cette bulle d’empathie, cette boule de nerfs – à la place du cœur, est une chance, même si elle a souvent un goût de cadeau empoisonné. Au final, peu de gens partagent vraiment cette émotion à fleur de peau, cette gentillesse, cette « presque naïveté » qui fait, qu’à chaque fois, on tombe dans le panneau. On veut y croire.

Enfin moi, je veux y croire.

J’étais plus dans l’ambiance solennelle, post-névrotique, comme si un météore était sur le point de m’exploser à la gueule — et que je le pressentais. En fait ça aurait plutôt été un iceberg, un iceberg dans lequel résonnaient toutes les musiques froides.

Et le ciel abreuvait mes yeux de blanc, de brume et de pluie. La lumière qui se reflétait sur les dalles mouillées. Plus qu’effervescente, la période est une sorte de magma en fusion – où, Persée, je dois m’affronter à plus Kraken que moi ; où, enfin, je dois encore et toujours supporter la distance, cette distance qui m’épuise, à mi-chemin entre l’eau qui tombe et la terreur humide.

Je me sens nue, enfin lavée des pigments bleutés qui jadis s’accrochaient à ma chair. Trop occupée à ressentir mille fois la sensation de mes pieds qui s’enfoncent de concert dans l’humus tendre.

Cage ouverte, chapelle ouverte. Toujours à deux doigts du rendez-vous manqué. Seulement auréolée d’un feu follet, j’ai noirci la page sans m’en rendre compte.