Renaître de ses cendres

Fumée bleue

N.B. : ce texte est une archive de mon blog personnel. Il a été initialement publié le 26 mai 2006.

Dimanche nuit. Visiblement pas du tout envie de dormir, loin du sommeil, aucun désir de fermer mes yeux. Même si je fermais les rideaux, mes écoutilles, même si je m’ôtais la vie à rendre sourds tous les battements de ce vieux coeur, je te verrais encore, proche de moi, si loin, si proche. Alternativement spectre ou prince, parfois drôle, toujours cruel, vaniteux, distant; laisse-moi trouver encore plus de mots…

J’avais écrit un certain nombre de textes, depuis le printemps dernier (…) Ces textes parlent tous des mêmes traumatismes (…) ; ils parlent tous d’amours meurtris, d’où mon choix de les figer en statues de vers. (…)

J’aime à penser que ces petites blessures ne sont pas tout à fait guéries, ni de mon côté, ni des leurs. J’ai décidé de commencer par celle qui suit, car elle tombe à pic. Mêlant deux histoires viscérales en une trame familière.

Amour fou

Après une soirée passée à philosopher sur la Source et sur le hasard, au beau milieu de vapeurs éthyliques et en compagnie de ces êtres qui donnent, de par notre rencontre fortuite, un sens à la vie, je me réveille au beau milieu de nulle part, n’ayant pour souvenir que ces grands draps de pluie s’écroulant sur mon pare-brise – une nuit, ailleurs. Je me retrouve à taper ici ces maux de toi que je ne sais comment exprimer autrement. Il m’est impossible de les verbaliser, glissant dans mes doigts une longue plume dorée pour marquer, à même ma chair, ces états d’âme qui ne cessent de m’étrangler. Au petit jour, au coeur d’une nuit noire, en soupir. Tu es partout, Soleil. Je rêve de toi et de tes lèvres…

Incomplétude, très certainement. Le tout est de jouer de la balance, de tester l’équilibre, forcément fragile. Je ne comprends pas pourquoi aimer avec une telle puissance rend nécessairement fou. En remettant cette réflexion dans le contexte d’hier, je m’interroge sur les raisons inconscientes qui nous poussent à nous détruire les uns et les autres, à nous brûler trop vite au contact d’un tel amour, comme si nous ne savions pas le gérer, presque comme si nous ne voulions pas le vivre, par peur – sorte d’avortement de l’amour imparfait alors qu’il n’existe nul amour parfait. Ô, ta si chère, ton adorée perfection! (Et la mienne.)

Tu disais qu’on ne peut pas vivre d’un tel amour, ni tout sacrifier pour un tel amour, avec cette excessive envie d’être l’un pour l’autre ce que la Lune serait à la nuit. Tu disais encore toutes ces choses que j’ai, plus ou moins volontairement, oubliées. Oubliées pour continuer à vivre en dépit de toi.

Pourtant, je l’avoue, cela a été brusque et pénible. Impossible d’agir comme si rien ne s’était passé, ne pouvoir en parler à personne, et encore moins à toi. Tu n’aurais rien compris – tu n’as jamais compris, d’ailleurs. Le goût des muqueuses végétales est encore acide, au moins autant que ce pâle matin de printemps. Merveilleuses représentations de ton esprit, froid et sale. Moi, adossée à toi, dessinant des formules magiques dans le ciel, si naïve.

Ecrire ici, au sein de mon cocon, est un gage d’amour pur, de sulfureuses émotions. Je ne me lasse pas à vrai dire de ces pensées de toi, tantôt lointaines, me faisant vaguement sourire, tantôt piquantes, lancinantes, émerveillées visions d’une volonté de fer de te retrouver parmi mes rêves devenus réalité. Tu es certainement l’exception qui ne confirme aucune règle… l’ombre qui ne protège rien.

Je me souviens avec délice de cette attente viscérale de te voir apparaître à ma fenêtre: les mots s’écoulaient en ma gorge comme des torrents fous, et ta violence venait s’échouer à l’horizon de mon corps meurtri. Je t’imagine comme moi, profondément déçu, presque trahi. Et pourtant…

Je voudrais tenir, tenir, tenir coûte que coûte. Et je ne peux m’empêcher d’imaginer que ce n’est qu’un hiatus, Planète. Quelle que soit la tournure des évènements qui surviennent et surviendront encore dans ma vie à compter de cette date funeste, je sais bien que, quels que soient mes efforts pour effacer tes yeux sombres de ma mémoire, ou encore pour diluer tes mains nerveuses dans le flux de mes pensées, je nourrirai toujours l’espoir secret de te revoir, de te parler. Il n’est plus aucune expiration qui ne provoque quelque douleur.

Et mes pieds sont devenus bleus à force de marcher sans but. Grise et masquée, je m’efforce de me retourner sur moi-même pour m’améliorer. Cela se traduit, oui, par des croquis, des mots jetés sur des feuilles de papier condamnées au secret, par des collages sensibles, des souhaits de photographie, des pages et des pages noircies de regrets. Je crée un monde bâti sur le passé mais tourné vers les possibles. Il me faut pourtant reposer la plume et dégainer l’épée. On m’attend, je dois me battre, même si défendre un univers intime est nécessairement synonyme de solitude. Nous passerons tous par une épreuve, une épreuve différente de toutes les autres épreuves, qui fait de nous ce que nous devenons. Nous vivons. Tantôt nous survivons. Nous nous adaptons à nos conditions de vie, à l’univers. Nous sommes guidés par l’instinct. Tout n’est que hasard; mais du plus grand des hasards résulte toujours les plus importantes révolutions.

Il y avait en toi des bribes d’agonie. Je veux encore me souvenir de ton regard, ne jamais oublier cette mélancolie. Le fait est que je t’aime, que je t’aime encore – et que je t’adore, Planète.