Rêves

« Dali / London Eye » de James Butler

N.B. : ce texte est une archive de mon blog personnel. Il a été initialement publié le 15 décembre 2006.

Levée aux aurores chez Aurore, je me souviens de l’air vif qui pinçait ses joues et les miennes en ce jeudi matin. La mine défaite, les cheveux indicibles mais le cœur plus léger, je marchais rapidement à côté d’elle, le long des quais du Rhône, je me faufilais, presque contente qu’il ne fasse pas beau.

Le temps, parlons-en, était une énigme. On se serait cru aux bords de la Tamise. Un brouillard gris et opaque enveloppait les monuments et les âmes. J’étais habillée mais je me sentais nue, la peau rétractée sur cette thoracique cage qui abrite ce cœur, si gros, si lasse. Les secondes passées à côtoyer ce paysage extatique, franchement mélancolique, ont illuminé une journée qui s’avèrerait plus tard fort médiocre.

Je revois, de mémoire, l’énigme posée là devant mes yeux, ces mêmes prunelles qui essayaient de deviner tous les détails de l’Hôtel-Dieu, rendu soudain mystique grâce à cette fumée froide. Je parlai alors de cette comparaison à la Tamise, et mon amie et moi regardions, quelques instants, dans la même direction. Plus surprenant encore, peut-être, fut ce silence incroyable qui remplissait cette vision. Plus de voitures, soudain ; plus personne, sauf nous, et Lyon, devenu Londres comme par enchantement, Londres et sa grande roue.

De cette moitié de nuit passée à divaguer, à nous plaindre de nous-mêmes, à nous étendre sur certains de nos rêves, je traversai l’espace-temps jusqu’à la frontière de l’insomnie, très proche, trop proche, du déglinguement mental.

C’est très étrange, ce que l’on voit quand on ne dort pas.

Très étranges aussi, les rêves qui nous inondent alors, à demi-mot, à mi-chemin entre le moi et le surmoi – l’étonnante volute d’un tas de fantasmes bien trop intimes. Je me fis alors à voix haute la réflexion que, peut-être, j’entretenais la souffrance pour être capable de créer, créer, créer encore. Écrire plus que tout, la seule vraie chose réelle en ce bas monde, à laquelle je pourrai toujours me raccrocher quoi qu’il arrive. Harnais de sécurité ou cocktail hallucinogène, ça dépend des jours. Parfois l’écriture a plus de sens pour moi que les images, si aisément corruptibles. Tandis que les lettres, les belles lettres, sont depuis toujours gravées en moi, comme des amies invisibles dont je n’ai pris conscience que récemment.

La fièvre d’écrire… à défaut de ne plus pouvoir lire aucune de ces joutes verbales exquises qui, jadis, m’animaient, me révoltaient. Précieuse fièvre !

Je pourrais parler encore de toutes ces images qui heurtent mes yeux imaginaires. Étudier à quel point les images peuvent mentir sur qui les crée. Nous sommes prisonniers de ces images. Pour certains, créer revient à matérialiser leur mythification du réel : n’acceptant pas le réel comme tel, méprisant les vexations, ignorant profondément l’histoire de l’art, convaincus de fait d’inventer quelque chose, leurs images, après tout, créent des mensonges.

Ce n’est pas tant à ces artistes que j’en veux, quoi qu’ils aient une part de responsabilité, mais à leur public, souvent aculturé, concédant n’importe quoi à une belle gueule. Petite saucisse de cocktail. Peut-être que toutes les images sont des mensonges, oui ; mais certains de ces mensonges disent le réel, tandis que d’autres ne font que le travestir plus encore.

Je suis dans une de ces périodes où plus aucune image ne me touche, touchant du doigt la saturation la plus totale. Il y a tellement d’artistes sur Internet, je n’arrive à me souvenir que d’une dizaine de noms, pas assez socialite pour créer davantage de réseau. Parfois, j’ai juste envie de me foutre de tout ça, du quand-dira-t-on, le sacro-saint quand-dira-t-on, envie de me laver des superficialités qui réussissent par on ne sait quel procédé à me toucher.

D’où l’abstinence. D’où le repli sur moi, non pas parce que je pense que je peux m’auto-engendrer, pas comme d’autres, mais par défaut, parce qu’il n’y a rien d’autre qui puisse m’émerveiller. À part la musique. À part les mots.

J’ai du mal à croire que speed racer soit mort…