La principale raison pour laquelle j’ai relancé La Lune Mauve, c’est ma fatigue d’Internet.

A priori, cela peut sembler paradoxal : pourquoi me relancer dans un site web alors que le web me sort par les yeux ?

Le fait est que ce n’est pas réellement Internet qui me sort par les yeux, mais les comportements qui y ont lieu et dont je suis témoin voire victime, ainsi que le personnage public que j’y ai construit, qui ne me convient plus du tout.

Retrouver l’insouciance des débuts

Revenir sur La Lune Mauve est très symbolique, car c’est un site que j’ai créé alors que j’avais 17 ans. J’étais en première L, je ne connaissais rien à l’informatique ni au design web, et pourtant, j’avais un puissant besoin de partager tout ce qui me trottait dans la tête et m’occupait l’esprit.

À l’époque, les réseaux sociaux n’existaient pas, le mot « blog » non plus ; on faisait ce qu’on voulait, ce qu’on pouvait, et si les trolls et les prises de chou existaient déjà, cela ne prenait jamais les mêmes dimensions qu’aujourd’hui.

Il y avait quelque chose d’hyper confortable au fait de n’être lue que par une poignée de personnes, de ne pas avoir de formulaire de contact ni de formulaire pour laisser des commentaires. La publication sur le net était davantage à sens unique, mais cela n’empêchait pas les échanges par email, par chat ou par forum interposé.

Il m’est même arrivé de correspondre avec des lecteurs de La Lune Mauve à l’ancienne, c’est à dire par lettre.

Il n’y avait pas cette pression constante de la notification, du référencement, du partage, du like, du retweet ; il n’y avait pas cette pression de devoir être irréprochable sans arrêt.

Il n’y avait pas la pression permanente, ni le risque de chantage, que représentent les réseaux sociaux lorsqu’on tombe sur les mauvaises personnes.

Il y avait de la place pour l’expérimentation, les balbutiements, l’erreur. On se prenait moins au sérieux qu’aujourd’hui.

Cette insouciance des débuts me manque souvent (au risque de passer pour une vieille conne).

Briser le cercle de la négativité

Récemment, j’ai été frappée de plein fouet par « le cercle de la négativité propre à Internet », comme l’exprime si bien Joe Coscarelli dans son article Making the Disconnection.

Comme lui, ma réaction a consisté à limiter ma présence sur les réseaux sociaux, mais également à réduire le nombre de contenus que je publie sur Internet, et donc le temps passé à les préparer, non seulement pour prendre du recul, me consacrer davantage à ma vie en dehors d’Internet, mais aussi par souci de ne pas ajouter plus de bruit que nécessaire au grand maëlstrom virtuel, et pour me libérer de la validation permanente des autres.

Revenir à quelque chose de plus simple, de plus personnel, à un « site perso » comme au bon vieux temps (qui avait ses défauts aussi, bien sûr, mais qui prenait peut-être moins de proportions qu’aujourd’hui), et distinguer ma présence professionnelle de ma présence personnelle sur le net m’a semblé absolument nécessaire.

En plus de ça, j’ai décidé de bloguer régulièrement de façon privée, c’est à dire que la majorité de mes nouveaux billets seront lisibles uniquement par des personnes de confiance. Je n’ai plus la patience ni l’énergie de devoir supporter les retours embarrassants que certains des contenus que je publie suscitent, qu’il s’agisse de tweets, de subtweets, de commentaires, de mentions ou d’emails agressifs, méprisants et/ou totalement stupides.

J’estime que j’ai déjà beaucoup donné de moi, tant en terme de charge de travail, de patience et de pédagogie, en seize années de présence sur Internet. Je prends le droit de ne plus faire les choses pour les autres, dans l’espoir que cela leur soit utile ou inspirant, mais de les faire uniquement pour moi, parce qu’elles me font plaisir, parce qu’elles me font du bien, sans pression, sans ligne éditoriale, sans calendrier, sans rien de tout cela.

Et tant pis si mon site est mal référencé et si je n’ai plus l’audience que j’ai pu avoir par le passé.

Vous savez quoi ? C’est même un soulagement.

L’aspect néfaste de l’entre-soi

Ce qui me saute aux yeux aujourd’hui, c’est l’aspect néfaste des communautés en ligne. J’ai essayé d’écrire à plusieurs reprises sur le sujet, mais j’ai toujours abandonné, craignant d’être la victime d’une curée en ligne, les réseaux sociaux étant devenus un puissant moyen de pression sur celles et ceux dont on ne partage pas l’avis.

J’ai personnellement assisté à de véritables chasses aux sorcières, ciblant des confrères et des consœurs professionnellement assez proches de moi, et menées par des gens que je pensais pourtant sympas : cela m’a effrayée et dégoûtée.

Rien de surprenant pourtant : la recherche et la poursuite d’un bouc-émissaire est un des nombreux problèmes qui se posent lorsque les gens se regroupent et s’ennuient.

Rester entre soi, par exemple sur Twitter ou sur un Slack, est potentiellement aliénant si on ne fréquente qu’un seul groupe de personnes. C’est comme si on n’écoutait qu’un seul son de cloche. Cela n’aide pas à prendre du recul, à panacher ses sources d’information, à nuancer son point de vue.

N’être liés aux autres que par le mépris que l’on porte à d’autres, cela me déprime.

Are you involved in some kind of toxic community—a Tumblr group that constantly infights, or a comment board where things get intense on a regular basis? Any site or social media app that is sapping your energy and attention without much benefit should be left alone. Just walk away, at least for a bit.

Personnellement, j’ai décidé de retirer mes billes du jeu et de ne plus participer aussi activement qu’avant à ma communauté principale. Beaucoup trop de concours d’ego, de show off et de prises de melon, sans parler du sexisme latent, pour que je m’y sente à l’aise.

Sans doute est-ce lié au fait que je ne considère plus mon métier comme le centre de ma vie ni comme ma passion principale. Avoir pendant longtemps brouillé les limites entre métier et passion m’avait fait considérer comme « normal » le fait d’être scotchée à Internet 24 heures sur 24, addict à Twitter, Facebook, à mes mails et à mon blog, comme si se jouait là 100% de ma vie sociale.

the internet is usually a comfort to someone like me, who prefers to connect to others from a distance.

Pixie Casey, ibid.

J’ai pris conscience que mon activité sur Internet avait pris une place bien trop grande dans mon quotidien, et surtout, qu’elle générait énormément de stress et d’anxiété. Par bonheur, cette prise de conscience a eu lieu avant que les dommages ne soient irrémédiables.

Ce qui est formidable, c’est ce qui se passe dès que l’on met un pied en dehors d’Internet : on se rend compte alors à quel point les commentaires toxiques, les controverses Twitter et le mépris des gens sur Internet à notre égard cessent d’exister.

Essayer de plaire à une foule d’inconnus qui vous suivent sur Internet est quelque chose de difficile et d’ingrat.

Je préfère effectivement être moi-même dans la vraie vie, avec quelques personnes avec qui je m’entends vraiment bien, avec qui je peux mener des discussions poussées et argumentées sans me soucier du nombre de caractères, que je décide de voir quand je veux, si je le veux, et qui m’acceptent telle que je suis, sans compromis, sans projeter sur moi une image fantaisiste et fantasmée.

Je ne veux plus vivre sur Internet. Et je ne veux plus qu’Internet soit une source d’anxiété.

Je me sens déjà beaucoup moins stressée depuis que j’ai pris cette décision et que j’ai commencé à modifier mon utilisation d’Internet.

Je vous laisse avec cette excellente chanson de Le Tigre, Get Off the Internet :

(Internet) burnout is better described as hitting the point where the internet doesn’t seem fun anymore, and when you lose your inspiration and your ability to communicate the way you want to. The obvious solution is to just close the computer and come back to it when you’re ready—maybe never!

Pixie Casey, ibid.

Marie

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