Réagir à chaud sur mon blog a longtemps été un de mes « rêves ».

Pouvoir bloguer librement, spontanément, sans devoir porter le fardeau de devoir laisser mûrir et décanter une idée de billet pendant des semaines voire des mois pour être sûre qu’elle soit suffisamment aboutie.

J’ai détruit des tas d’idées prometteuses comme ça, à force d’attendre la Saint-Glingin, ce jour miraculeux où ce que j’écrirais deviendrait soudain « parfait » et inattaquable. Quelle perte de temps et d’énergie !

Je parlais de spontanéité y’a pas longtemps. Voilà où j’en suis dans ma réflexion : More spontaneity, bitch, please.

Ce matin j’ai lu l’article « Je me perds » : le blues des youtubeuses beauté.

En résumé : les youtubeuses beauté « stars » sont de plus en plus nombreuses à prendre conscience que la pression que leur met Youtube les pousse à dénaturer les vidéos qu’elles publient. D’où le « je me perds » : elles réalisent soudain qu’à force d’avoir cédé à cette pression, et à force de s’être soumises aux attentes de leur public, elles ne prennent plus aucun plaisir à vloguer, qu’elles ne se reconnaissent plus dans ce qu’elles publient.

Cela me parle évidemment tellement.

J’ai lu cet article lors de ma promenade matinale. L’avantage de marcher et de prendre l’air, c’est que ça accélère par mille environ la capacité de synthèse et de créativité de mon cerveau.

Du coup j’ai réalisé, en cinq minutes, que l’ennemi de la créativité et de la liberté bloguesques, c’est : (suspense) LA POPULARITÉ.

Plus tu es visible, plus tu es « populaire », plus ton blog est lu, plus tu risques d’être trollée, critiquée, découragée, plus la pression que tu vas inévitablement finir par ressentir va abîmer la connexion qui te relie à ton « art » au sens large.

Du coup, je me demande si, pour bloguer heureuses, la solution ne serait pas de bloguer cachées.

Tous ces témoignages que je lis depuis des mois, auxquels je suis de facto plus sensible qu’avant, renforcent mon choix de scinder ce que je publie sur le net en plusieurs morceaux.

L’originalité, l’expression libre de notre individualité est incompatible avec la popularité. La pression qui émane d’un groupe important est si puissante qu’elle a le pouvoir de faire valdinguer l’individu·e comme un fétu de paille dans un ouragan.

Quand on a un petit lectorat, et que par hasard on se heurte à un ou deux commentaires désagréables de temps en temps, c’est certes pénible sur le moment, mais au moins c’est gérable, parce que c’est ponctuel.

Mais quand ce lectorat grossit plus que de raison, le nombre de commentaires augmente, les attentes aussi, les critiques aussi. Il commence à y avoir une attente énorme, et on commence à ressentir l’obligation de ne pas décevoir, donc de plaire.

C’est à ce moment précis que les ennuis commencent. On se met à élaguer, à filtrer, à écarter des idées de billets intéressantes parce que trop personnelles.

Cette concrétisation du lectorat, le fait d’en prendre conscience, de le visualiser, de pouvoir mettre des noms et des visages dessus, est un moment de bascule.

Ce n’est heureusement pas toujours quelque chose de négatif ! Mais si vous rentrez chez vous un soir, et que vous réalisez à ce moment-là qu’il y a soudain une centaine de personnes qui vous attendent dans votre salon, vous n’allez plus vous comporter comme d’habitude. Vous n’allez plus oser vous promener en pilou-pilou, vous n’allez plus exposer votre intimité : vous allez faire attention à votre tenue, à ce que vous dites…

Plus il y a de monde, plus il y a de gens à contenter. Et je ne vous apprends rien en vous disant qu’il est impossible de contenter tout le monde. (Ce n’est d’ailleurs pas souhaitable.)

Par ailleurs, la monétisation de ce que l’on publie est un facteur aggravant. En tant que créatrice/créateur de contenus, on devient alors dépendant·e de l’argent des autres : ils gagnent ainsi un droit de regard sur ce que nous faisons. Si ce que nous publions ne leur plaît plus, ils risquent de ne plus nous soutenir financièrement, ce qui est une preuve tangible de l’intérêt suscité par nos contenus.

Cela peut même avoir des conséquences dramatiques si le blog ou la chaîne Youtube en question est notre principale source de revenus. Dans l’article de L’Express cité plus haut, est évoquée une youtubeuse qui a arrêté ses études pour se consacrer à sa chaîne Youtube (sic).

Or, elle se plaint aujourd’hui que les nouveaux algorithmes de la plateforme empêchent ses vidéos d’être vues par un très grand nombre de personnes, condition sine qua non pour génèrer du chiffre d’affaire, et donc pouvoir gagner sa vie.

Évidemment, on pourrait dire la même chose de Tipee ou de Patreon. Le problème selon moi n’est pas de monétiser son activité, mais de mettre tous ses œufs dans le même panier.

Personnellement, c’est ce qui m’a toujours retenue de monétiser mon blog/mes publications sur le net, car je sais que cela m’ajouterait un énorme fil à la patte, et que je me prendrais encore plus le chou sur les contenus à publier ou pas qu’actuellement.

Je sais que si je veux bloguer de manière à peu près heureuse, il vaut mieux que je blogue sans contrepartie financière. Si un jour j’écris un livre, on en reparlera.

En attendant, mes billets de blog ne sont pas des « œuvres » en soi, je ne vois pas pourquoi ils me rapporteraient soudain de l’argent alors que je blogue à titre personnel et « bénévole » depuis près de vingt ans…

Hypersensible, je m’investis beaucoup émotionnellement dans ce que je crée, y compris dans mes billets de blog. En plus de ça, je suis très indépendante. Aussi, je pense que je vivrais très mal cette dépendance à l’argent d’autrui, cette validation financière. Il faudrait sans doute que je relise de nombreuses fois The Art of Asking d’Amanda Palmer pour changer d’avis…

J’en reviens au manque de spontanéité. Pour moi, l’essor que connaissent en ce moment les petites communautés sur le web est très révélateur de cette limite entre spontanéité et individualité d’une part, et popularité/pression du groupe de l’autre.

Qu’il s’agisse de blogs à l’accès restreint, de blogs non référencés par les moteurs de recherche, de forums, de comptes Twitter privés, de discussions Instagram en petit comité, tout ce qui permet à de petits groupes d’individu·e·s de se réunir et d’échanger librement, à l’abri des regards et des jugements hâtifs, a de beaux jours devant lui.

Les débats actuels concernant les espaces de non-mixité contribuent d’ailleurs à ma réflexion sur ce sujet.

Quand nous décidons de restreindre l’accès à nos publications, ne sommes-nous pas en train de créer un espace de non-mixité ?

Nous décidons nous-même qui inclure, et, de fait, qui exclure.

C’est un geste fort, peut-être nécessaire, à l’heure où l’on consomme Internet de manière compulsive, à une fréquence qui donne le vertige – la virtualité désinhibant notre curiosité parfois mal placée.

Limiter l’accès à ce que nous publions serait une manière de libérer notre parole, de pouvoir avancer sans risque, dans un climat bienveillant.

Parce que nous savons bien que la masse sur Internet n’est pas bienveillante, en particulier dès qu’on partage des contenus féministes, politiques, et que l’on est une femme, et/ou une personne racisée, et/ou une personne LGBT+, et/ou une personne en situation de handicap. Chaque caractéristique personnelle « anormale » (au sens premier : à l’opposé de la norme, norme actuellement mâle, blanche, cis et valide) est un potentiel appeau à voyeurisme et à harcèlement.

Je ne dis pas que ça arrive à chaque fois. Mais il faut avoir conscience que cela peut arriver.

Tant que cela ne vous arrive pas, vous ne réalisez pas. Vous vous dites peut-être que, dans votre petit coin douillet, vous êtes à l’abri de ces choses horribles vécues et racontées par d’autres. Vous vous dites peut-être même parfois que ces personnes en font trop, voire qu’elles exagèrent.

Et puis un jour, ça vous tombe dessus. (Ou alors, vous atteignez un point de non retour dans votre processus personnel de déconstruction, à force d’avoir écouté et entendu les témoignages des autres.)

Et ce jour-là, il n’a pas de retour en arrière : vous avez avalé de force la pilule rouge. Votre rapport au net change.

Edith du 5 juin : To make something popular, the creator knows that she’s dumbing things down in exchange for attention., dixit Seth Godin.

Marie

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