J’ai écouté un podcast incroyable qui réunit Elizabeth Gilbert, l’autrice des livres Big Magic et Mange, Prie, Aime, et Brené Brown, autrice de Rising Strong.

Leur discussion m’a marquée à plus d’un titre, faisant écho à ma réflexion de ces derniers mois, concernant la créativité, la peur de partager cette créativité en public (en particulier sur Internet) et de m’assumer moi-même comme une personne créative.

Peur

La créativité est une notion remplie de honte ; peu de gens osent s’assumer comme « créatifs » aujourd’hui (et que dire encore du mot « artiste »…). Je me souviens d’un tweet bien agressif de Mike Monteiro à ce sujet :

Never, ever, ever let them call you a “creative”. It’s a way to be disenfranchised. You are a designer. It’s not magic, it’s a trade.

@monteiro, 7 avril 2013

Dans le fond il n’a pas tort, mais il s’attaque à la conséquence, pas à la cause.

Selon Brené Brown, la peur est la plus grande ennemie de la créativité.

Il y a quelques mois, je discutais avec un confrère lors d’un afterwork professionnel, et alors qu’il parlait de moi comme d’une illustratrice en devenir, je lui ai tout simplement ri au nez, estimant qu’il exagérait et qu’il ne parlait pas vraiment de moi, cherchant peut-être à me flatter, ou ayant simplement une image totalement erronée de qui je suis.

J’ai sur-réagi et brutalement nié cette idée, à sa grande surprise. Comme si, en me reconnaissant comme dessinatrice, il me souillait, en quelque sorte.

En vérité, je manquais de confiance en moi de manière maladive, et estimais n’avoir aucune légitimité pour être reconnue comme dessinatrice, et donc pour me reconnaître comme telle.

Pour moi, une telle affirmation était un mensonge éhonté, une construction pour me faire plaisir et me flatter, mais absolument pas la vérité. Si j’avais reconnu être capable de dessiner, cela aurait été de la prétention, et je savais qu’un jour ou l’autre la « Milice de la Fraude » (the Fraud Police, pour reprendre l’expression qu’utilise Amanda Palmer dans son livre The Art of Asking) me tomberait dessus, me harcèlerait et me ridiculiserait en public, montrant à tout le monde les ficelles de cette immense supercherie qu’est mon supposé « talent ».

Cette simple discussion, tard le soir, en fin de soirée, m’avait donc bien chamboulée.

Quelques semaines plus tard, je me retrouvais à Bordeaux, dans un minuscule pub irlandais bondé, avec quelques amis. Chacun·e racontait à son tour son cheminement, sa « vision », ses envies, et ce qu’iel faisait pour les concrétiser.

Et puis, soudain, le projecteur s’est braqué sur moi. C’était à mon tour de parler, et je n’y arrivais pas. Je bafouillais et n’arrivais pas à exprimer clairement ce que je voulais faire de ma vie.

J’étais atrocement gênée de ne pas réussir à formuler une envie claire, étant tellement habituée à ne pas m’assumer comme créative, à refouler mon envie de dessiner et de peindre, et à nier en bloc mon envie profonde de passer mon temps à faire ça et de partager ma créativité avec autrui.

À mon corps défendant, je traversais à ce moment-là une période de burn out qui avait totalement déréglé mon cerveau, ma sensibilité et donc ma susceptibilité. J’avais perdu mes repères et je me morfondais dans un boulot qui ne me correspondait finalement pas tant que ça.

Devant ma gêne, deux amis ont pris le relai, parlant pour moi, me dévoilant la vision qu’ils avaient, eux, pour moi, par rapport à ce qu’ils connaissaient de moi. Au début cela m’a mise profondément mal à l’aise ; même si je n’arrivais pas à m’exprimer pour moi-même, cela ne voulait pas dire pour autant que j’avais besoin qu’autrui parle à ma place.

Et pourtant, ce qu’ils m’ont dit ce soir-là m’a énormément aidée.

Pour eux, c’était une évidence : je suis faite pour le dessin et l’illustration.

Alors que j’étais en plein déni, et ce depuis des années, cela m’a totalement scotchée. En un instant, j’ai réalisé que si autant de personnes m’avaient dit, au fil des années, que j’avais « un truc » avec le dessin et l’écriture, ce n’était pas pour me faire plaisir ou me flatter : c’est que j’avais vraiment « un truc » et que je devais l’utiliser.

Dans le podcast que j’évoquais plus haut, Brené Brown explique qu’elle a longtemps cru qu’il y avait des personnes créatives d’une part, et des personnes non créatives de l’autre. Aujourd’hui, elle a compris, à titre personnel mais aussi à titre professionnel grâce à la data qu’elle a accumulée lors des très nombreux entretiens qu’elle a réalisés dans le cadre de son boulot de sociologue, que les personnes non créatives n’existent pas.

Tout le monde est créatif : il y a simplement des personnes qui utilisent cette créativité, et celles qui ne l’utilisent pas, souvent à cause d’un traumatisme pendant l’enfance lié à leur créativité.

Or, la créativité qui n’est pas utilisée n’est pas bénigne : elle est maligne, elle fermente, et « métastase » (je reprends ici l’expression exacte utilisée par Brené Brown) en un énorme ressentiment, en un sentiment de deuil et de profond chagrin.

En lisant Libérez votre créativité de Julia Cameron, toutes les pièces du puzzle se sont soudain assemblées : je suis une artiste fantôme, dont la créativité a été réprimée à un très jeune âge.

Même si ma créativité grondait en moi, bouillonnait et s’exprimait bon an mal an, principalement par des dessins tout au long de mon enfance et de mon adolescence, cela restait un passe-temps auquel personne n’accordait de sérieux, à part mes ami·e·s, souvent admiratifs de mes crobards, et m’encourageant plus que de raison, bien que leurs encouragements n’arrivaient jamais totalement à combler l’immense puits d’auto-dépréciation terré en moi.

La petite grain de l’auto-acceptation

Depuis cette discussion à Bordeaux, la petite graine de l’auto-acceptation a continué à pousser doucement. Je suis encore bien loin d’avoir confiance en moi en tant qu’artiste (car je me considère plus comme artiste que comme designer, j’en suis désormais sûre, et ce constat me libère d’un poids – c’est grâce à mon ami Moonlight que j’ai compris ça), mais au moins, je ne cherche plus à réduire ma créativité au silence. Je l’utilise, je la célèbre, je la laisse librement s’exprimer.

La renaissance de ce blog-ci est d’ailleurs la reconnaissance de ma créativité et du besoin que j’ai de la laisser d’exprimer. Mon objectif avec La Lune Mauve est purement créatif : réussir à écrire et à dessiner régulièrement.

C’est une démarche purement personnelle. Je n’ai pas d’autre attente, et j’aimerais pouvoir affirmer que je n’attends rien d’autrui.

D’ailleurs, autrui, parlons-en. C’est un autre aspect du podcast qui m’a énormément plu et soignée. Brené Brown explique que notre créativité et nos histoires personnelles méritent d’être partagées avec « le monde », parce que nous sommes des individu·e·s uniques et qu’il n’y a que nous qui pouvons les partager ainsi.

Cependant, elle attire notre attention sur le fait que toutes les histoires personnelles ne peuvent pas être partagées telles quelles, comme ça, au fur et à mesure qu’elles se produisent.

Pour pouvoir être partagée, une histoire personnelle doit avoir été digérée, travaillée, analysée (si possible avec un·e psy), afin que nous puissions nous en détacher émotionnellement, et ne plus être vulnérable aux critiques qui ne manqueraient pas de tomber à son sujet.

La chercheuse elle-même explique que sa première règle de conduite est de partager que des histoires qui servent la cause de son travail.

Sa seconde règle de conduite est de ne partager certaines histoires personnelles qu’avec les personnes qui ont gagné le droit de les écouter.

Ça a été une révélation de l’entendre. J’avais déjà l’intuition que réserver la lecture de mes écrits les plus personnels serait la bonne chose à faire ; d’où le système de lecture par permission que j’ai mis en place sur La Lune Mauve. Le fait d’entendre Brené Brow, THE Brené Brown, dire exactement la même chose et enfoncer le clou, cela m’a libérée d’un poids et convaincue que je suis sur la bonne voie.

Ma résolution

Je ne veux plus livrer en pâture mes belles pensées torturées aux manants des Internets. Je n’ai pas à me justifier de ce choix publiquement, et j’ai le droit de vouloir prendre le temps de laisser décanter mes histoires et mes réflexions avant d’en parler.

Notre époque s’est vite habituée au voyeurisme émotionnel, à l’intrusion dans la vie privée, et même, pire que ça, à la violation de l’espace intime des autres.

Ce que je lis sur les réseaux sociaux me donne parfois l’impression qu’on a une caméra dans la tête. Tout doit être partagé, tout le temps, dans un flux continu de paroles, d’agressivité, de cynisme et d’impudeur.

Je ne veux plus faire partie de ce système-là. Je veux contribuer à proposer une alternative, un refuge sur Internet où les caméras sont éteintes, où on se retrouve entre nous, sans œil de Moscou, sans Big Brother – simplement entre nous, pour discuter de sujets trop délicats et sensibles pour être livrés en pâture à la foule d’inconnus autant indiscrets qu’hargneux qui traînent dans les couloirs de notre vie privée.

Voilà, écoutez le podcast, vraiment ; moi ça m’a fait le plus grand bien. Je remercie d’ailleurs Ally qui m’a envoyé le lien.

J’aime ces journées pendant lesquelles tu écoutes, lis ou vois un truc qui change ta vie de manière décisive. Dans ma vie, il y aura clairement un avant et un après Brené Brown.

Marie

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