Le Chêne à la Vierge

L’hiver dernier, alors que je me languissais du printemps et que je rêvais de mes futures échappées belles dans ma nouvelle région, la Bretagne (cœur cœur), ma curiosité fut soudain piquée par la couverture d’un petit livre fabuleux : Dévotions populaires et tombes guérisseuses en Bretagne, écrit par Dominique Camus, ethnologue et sociologue.

Des tombes guérisseuses ? Des curiosités locales ? Des ex-votos, des chapelets et des clous plantés dans des arbres ? Des miracles et des légendes ? Oui, mais analysés au regard de l’Histoire, de la sociologie et de l’anthropologie.

L’irrationnel expliqué : un paradoxe qui me ravit, moi l’athée farouche, dont le goût pour l’imaginaire transforme ces croyances populaires en terreau fertile.

En outre, existe-t-il une meilleure façon de comprendre un endroit, qu’en essayant de le deviner à travers ses secrets ? Partir à la découverte de lieux symboliques et mystérieux offre un nouveau regard sur les endroits mythiques.

Le Chêne à la Vierge

En bonne INTJ, dénicher des endroits méconnus du grand public fait partie de mes petits plaisirs.

Étant privée de Londres et de ses antichambres cette année, j’ai décidé de mettre mon premier printemps breton à profit. Je suis heureuse de partager enfin cette découverte avec vous ! :)

Le Chêne à la Vierge

Le Chêne à la Vierge

Le Chêne à la Vierge est une curiosité située en Ille-et-Vilaine, à mi-chemin entre la petite commune de La Guerche-de-Bretagne et celle de Rannée, situées à environ 45 minutes en voiture de Rennes. (NB : « La Vierge » en breton se dit « Gwerc’hez », qui je suppose a donné son nom à La Guerche.)

Le Chêne en question est caché à l’orée d’un bois. Son histoire est des plus révélatrices.

On notera d’ailleurs qu’à côté de l’arbre, un panneau livre une certaine version des faits, plutôt complaisante à l’égard de la chouannerie… J’en livre ici une version un peu plus neutre, mais pas moins terrible.

Le Chêne à la Vierge

En 1791, en pleine période de Terreur, le clergé refusa majoritairement de prêter serment à la Révolution dans l’ouest de la France. En conséquence de quoi les prêtres réfractaires furent condamnés à l’exil, à la prison ou à la clandestinité.

Les forêts offraient alors à ces curetons insoumis des abris tout trouvés ; toutefois, la garde républicaine passaient celles-ci au peigne fin, et y traquait les « anticonstitutionnels » soupçonnés d’y célébrer des messes illicites.

Le Chêne à la Vierge

Une jeune-fille fusillée au pied de l’arbre

La légende raconte ainsi que lors d’une de ces battues, des gardes républicains surprirent une jeune paysanne en train de prier devant une statue de la Vierge, nichée au creux d’un chêne. Ils la sommèrent alors de leur révéler où se trouvait le curé dissident de la paroisse.

Comme la jeune-fille refusait de dénoncer l’homme d’église, elle fut saisie puis fusillée au pied de l’arbre, sans autre forme de procès.

Depuis, ce chêne est devenu un lieu de pèlerinage et de dévotion populaire toujours vivace.

Le Chêne à la Vierge feat. Carcosa

Le lieu étant isolé, les historiens ont du mal à définir avec précision quand cette dévotion a commencé. Mais elle est désormais importante : des dizaines de niches en bois, contenant des statuettes à l’effigie de la Vierge, de Jésus ou d’autres saints, et d’ex-votos montent à l’assaut de ce tronc majestueux.

Les visiteurs sont soit de fervents pratiquants (une fête dédié à la Vierge Marie y a lieu chaque année le 15 août) ou bien de simples curieux, comme moi.

Et les affaires ne sont pas en reste non plus, puisqu’il semble qu’un petit commerce de vente de niches en bois et de statuettes prospère dans le coin…

Un étrange sanctuaire forestier

Avant de pénétrer dans cet étrange sanctuaire, j’étais à la fois impatiente de découvrir un endroit si beau et si unique, mais aussi un peu angoissée à l’idée de déranger quelqu’un en train de prier : je ne suis pas sûre que j’aurais alors osé me rapprocher, et encore moins prendre des photos, car j’aurais été terriblement gênée.

Par chance, le lieu était désert lorsque nous y pénétrâmes. Nous avons ainsi pu profiter un long moment du Chêne à la Vierge et de ses dizaines de statues, dont émanait à n’en point douter un léger parfum surnaturel.

Le Chêne à la Vierge

Contrairement à certains lieux « guérisseurs » bretons, le Chêne à la Vierge est propre et bien tenu. Comprenez qu’on n’y trouve pas de cochonneries, de linge, de vieilles chaussures, de biberons, de boîtes de médicaments et autres « dons » que font au saint ou à la sainte les pèlerins qui y viennent pour y solliciter, au choix, l’intervention divine en faveur de leur santé ou de celle de leurs proches, de la recherche d’un emploi, de la concorde familiale ou encore de la résolution d’une peine de cœur.

Ici, les niches en bois sont toutes peintes en vert foncé, ce qui s’inscrit harmonieusement dans le paysage forestier au cœur duquel siège ce chêne plusieurs fois centenaire.

Les statues sont bien rangées, les abords bien entretenus : tout invite, sinon à la prière, du moins au silence et à la méditation, en compagnie de la « dame de l’arbre ».

Un ange passe… fut-il sombre ou lumineux !

Le Chêne à la Vierge

La symbolique de l’arbre

Intéressons-nous un instant à la symbolique de l’arbre, l’un des thèmes symboliques les plus riches et les plus répandus. Je m’aide pour ce faire d’un autre petit livre passionnant : le Dictionnaire des symboles, dirigé par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant.

L’arbre est la figuration symbolique d’une entité qui nous dépasse et qui, à ce titre, peut légitimement devenir objet de culte.

Le Chêne à la Vierge

Symbole de vie, en perpétuelle évolution, en ascension vers le ciel, il sert à symboliser mort et régénération. Les arbres feuillus en particulier évoquent un cycle, eux qui, chaque année, se dépouillent puis se recouvrent à nouveau de feuilles : ils meurent et renaissent d’innombrables fois.

L’arbre met aussi en communication trois dimensions cosmiques : le souterrain par ses racines, la surface de la terre par son tronc et ses premières branches, ainsi que les hauteurs par ses branches supérieurs et sa cime.

Il est ainsi considéré comme un symbole des rapports qui s’établissent entre la terre et le ciel.

Le Chêne à la Vierge

Quant au chêne, il est sacré dans de nombreuses traditions, en particulier chez les Celtes, qui l’adoraient : son tronc, ses larges branches et son feuillage touffu faisaient de lui l’emblème de l’hospitalité et l’équivalent d’un temple. Le chêne est la figure par excellence de l’axe du monde.

Le chêne est également un symbole de sagesse et de force. En latin, chêne et force s’expriment par le même mot, robur, qui symbolise aussi bien la force morale que la force physique. De son côté, le mot druide proviendrait d’une analogie du grec drûs (c’est pas moi qui le dis, c’est Pline l’Ancien).

Pour terminer, voici une « prière de la forêt » que l’on peut lire à proximité du Chêne à la Vierge, et que j’ai trouvée suffisamment laïque et philosophique pour la poster ici :

Homme !

Je suis la chaleur de ton foyer par les froides nuits d’hiver,
L’ombrage ami, lorsque brûle le soleil d’été.

Je suis la charpente de ta maison,
La planche de ta table.

Je suis le lit dans lequel tu dors
Et le bois dont tu fais tes navires.

Je suis le manche de ta houe
Et la porte de ton enclos.

Je suis le bois de ton berceau,
Et celui de ton cercueil !

Comment se rendre au Chêne à la Vierge ?

Pour se rendre au Chêne à la Vierge : une fois à la Guerche, prenez la direction de Craon puis celle de la Fontaine couverte. Lorsque vous arrivez au lieu-dit de la ferme de la Rocherie, essayez de vous garer. Ensuite, un petit fléchage vous indique un sentir qu’il faut suivre sur une centaine de mètres jusqu’à l’orée de la forêt. Faites encore quelques pas jusqu’à la clairière où se trouve le chêne marial. Le site est libre d’accès.

Direction le Chêne à la Vierge

10 commentaires

  1. Oh, aucun commentaire sur cet article ? Je l’ai trouvé fascinant pour ma part, et je salue ton effort de documentation et de décryptage qui donnent une toute autre dimension au lieu qu’un simple point de curiosité.

    J’adore ces endroits qui semblent droits sortis de livres, et j’espère que l’absence de réactions ne te découragera pas de continuer à nous partager tes explorations qui, pour ma part, m’apportent une parenthèse insolito-mystico-naturelle dans le web bien agréable :)

    1. Coucou Eli :)

      Merci pour ton commentaire ! En effet, je suis la première surprise/déçue de l’absence de réactions à ce billet, que je couvais depuis des semaines, sur lequel j’ai passé du temps et que j’étais toute contente de partager.

      Mais ce n’est pas grave du tout. Il est vrai que cette approche mystico-naturo-symbolique est un peu nouvelle sur mon blog ; cela me fait plaisir de le faire, c’est ça qui compte.

      Je suis quand même très, très contente qu’au moins une personne ait apprécié ;-)

      Je peux aussi comprendre que ça soit délicat de commenter un tel sujet.

      J’adore ces endroits qui semblent droits sortis de livres, et j’espère que l’absence de réactions ne te découragera pas de continuer à nous partager tes explorations qui, pour ma part, m’apportent une parenthèse insolito-mystico-naturelle dans le web bien agréable  :)

      Héhé, non ne t’inquiète pas, il en faut plus pour me décourager :) Les photos sont prêtes, j’ai déjà des idées sur les textes, tout ce qui me manque maintenant c’est, comme d’hab, le temps ! Mais ça vient ! ^.^

      Merci encore !

      1. Bonjour Marie ! Moi qui suis un Breton pure souche et convaincu, je trouve ton billet très bien fait et serais prêt à le conseiller aux écoles pour faire connaître nos endroits et notre histoire si magiques !! Il est très bien tourné et accessible aux plus jeunes pour le comprendre. Je te remercie et t’embrasse fort !! Continue et de mon côté je te suis à compter de ce jour !! Merci et kénavo comme on dit !!! Bisous

        1. Merci beaucoup Lionel ! Cela me fait plaisir :)

          À bientôt !

  2. Il y a déjà quelque chose d’apaisant dans ce que tu écris, il me semble que tu retranscrit assez bien ce lieu et ce qu’il s’y dégage en choisissant d’appuyer sur les bons points.
    Je ne suis pas non plus attachée à des croyances que l’on nomme de façon catégorique (« nomme » parce qu’il n’est pour moi que question de mots, de noms), mais je ne doute pas pour autant de la richesse spirituelle qu’elles engendrent. Mon esprit à ce sujet est même quelque peu tâché d’une déception, sachant que je n’ai aucun point de repère, aucune croyance pour me sortir du chaos de ce que je ne suis en mesure de comprendre.
    Je trouve, par conséquent, ton approche fort plaisante. Tu ne tiens pas un discours qui se voudrait théorique, prenant le parti d’une histoire contée par un tel ou un tel autre. Il est question d’un ressenti humain, n’allant pas au delà de son humble entendement. En tout cas c’est ainsi que j’ai apprécié cet article.

    à bientôt

    1. Hello ! Bienvenue par ici, merci beaucoup pour ton commentaire et pour tes compliments, cela n’était pas évident de trouver le bon ton pour aborder un sujet aussi marqué religieusement sans tomber dans le côté cucul qui lui est propre.

      Il est question d’un ressenti humain, n’allant pas au delà de son humble entendement.

      C’est tout à fait ça. Globalement, les religions et croyances sont intéressantes car elles offrent une réponse précise à des interrogations métaphysiques très anciennes. Mais elles ne sont pas la seule réponse. (Je crois que c’est ça qui me déplaît le plus dans les religions instituées, ce côté hégémonique.)

      Le polythéisme me semble offrir une approche plus holiste, plus intéressante dans le sens où il n’essaie pas de réduire l’incompréhensible à la seule volonté d’une puissance supérieure.

      Je ne suis pas croyante, mais j’admire et je respecte fondamentalement la nature. Si je croyais en quelque chose, ça serait ça : la Source, la Nature, la « Terre Mère ». Le sentiment de n’être qu’une poussière dans l’univers est une pensée assez rassurante, finalement. « C’est la vie, ça va passer » pour citer Miss.Tic :)

  3. Merci Marie une nouvelle fois pour ce partage !
    J’adorerais visiter cet endroit… Il faut vraiment un jour que je prenne du temps pour aller dans ces lieux si chargés de croyances!
    La Bretagne en regorge!
    Mon destin m’a pour le moment emportée à Montréal mais dans une précédente vie je rêvais de vivre en Bretagne… Si tu le permets, j’y vis par procuration à travers tes écrits alors continue car je lirai toujours tes posts avec grand plaisir !

    ps: une curiosité… es-tu déjà allée à Carnac et Stonehenge?

    1. Coucou ! Merci pour ton petit mot ^.^

      Mon destin m’a pour le moment emportée à Montréal mais dans une précédente vie je rêvais de vivre en Bretagne… Si tu le permets, j’y vis par procuration à travers tes écrits alors continue car je lirai toujours tes posts avec grand plaisir !

      T’inquiète pas, je compte bien continuer mes explorations et à les partager par ici ! C’est vrai que mon blog n’est pas estampillé « Voyage », donc peut-être que ça tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, mais c’est vraiment un des sujets dont j’aime le plus parler.

      Jusqu’à présent j’ai beaucoup parlé de Londres, mais je pense que pendant un an au moins je vais me concentrer sur la Bretagne.

      Je suis contente que ça te plaise aussi ! ;-)

  4. Bonjour Marie.

    Je cherchais des livres sur la typographie, dans le moteur d’image j’ai vu une qui me plaisais et le lien m’a transporté sur ton blog…et j’y ai découvert tes photos, dont certaines qui mon parlé tout de suite, Stupéfiant!
    Je connais bien ce lieu… effectivement, il est mystérieux et particulier mais bien d’autres aussi dans le coin, bien caché…
    J’y suis né tout à coté, dans la village dit de la fortification « aux marches de la Bretagne » comme on dit ici, là ou l’armée romaine a campé et nous a laissé le gallo-romain comme forme de dialecte, même si les français ont eu raison de notre langue moyenâgeuse …
    les clefs sont dans les mots ancien.

    J’ai pas encore fait le tour dans ton blog, mais ça me plait déjà.

    Bravo Marie,

    Grâce&Force

    1. Salut Tony !

      Avec un retard honteux, je te remercie pour ton commentaire qui a illuminé ma journée :)

      Très heureuse qu’un chemin de traverse t’ait mené jusqu’ici. Ce sont souvent les rencontres les plus fortuites qui sont les plus enrichissantes, dussent-elles être courtes.

      les clefs sont dans les mots ancien.

      Certainement. Mon livre de chevet, c’est Le Guide de la Bretagne mystérieuse, et j’y apprends beaucoup de choses, notamment sur l’étymologie des noms de villes et de lieux bretons. Ça en dit souvent long sur l’histoire et/ou l’imaginaire de ce lieu.

      As-tu d’autres endroits secrets en Bretagne à me conseiller ? :)

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