Ce billet fait suite à Émois en photos : année blanche, année noire — 1 : solitude.

À distance

Je clame à qui veut l’entendre qu’Internet me sert à rencontrer des personnes comme moi, pour vivre nos passions à plusieurs.

En réalité, je me demande si Internet ne me permet pas plutôt de tenir les autres à distance.

J’écrivais que les relations formées sur les réseaux sociaux sont trop ponctuelles pour être autre chose que superficielles. Et même si certains échanges sont plus réguliers ou plus intéressants que d’autres, notre (in)capacité d’attention menace de vaciller à chaque seconde si on nous écrit trop, ou si on nous écrit mal.

J’utilise ces plateformes pour générer de la visibilité autour de mon travail, et pour puiser de l’inspiration en butinant à droite à gauche. Les artistes et militant·es que je suis me fournissent le grain cérébral à moudre pour enrichir ma propre démarche.

En revanche, je n’utilise pas les réseaux sociaux parce que la vie des autres m’intéresse. Je suis très peu de comptes « lifestyle », que je trouve souvent répétitifs et convenus, même dans les sphères gotheuses.

Le concept de « grille Instagram » semble d’ailleurs exiger que l’on resserve perpétuellement la même soupe réconfortante et non crispante. Oui, c’est agréable de voir de belles images ; mais à la longue ça berce un peu trop.

Narcissisme

Je ne m’y attendais pas, mais c’est grâce à Buffy que j’ai pris conscience de mon narcissisme, et de ses manifestations sur Internet.

Dans son article “Darn your sinister attraction! Narcissism in Buffy’s Affair with Spike” (tiré du livre The Psychology of Joss Whedon, An Unauthorized Exploration of Buffy, Angel and Firefly – Joss Whedon is trash btw), Carol Pool livre la définition de la personnalité narcissique que voici.

  • A grandiose sense of self-importance;
  • Preoccupation with fantaisies of unlimited success, power, brilliance, beauty, or ideal love;
  • A belief of being “special” and thus entitled to associate only with high-status or “special” people;
  • A hunger for excessive admiration;
  • A sense of entitlement, that is, unreasonable expectations of special treatment or others’ automatic compliance with one’s wishes;
  • A tendency to take advantage of others;
  • A lack of empathy for others’ feelings and needs;
  • Envy of others, or a belief that others envy one;
  • Arrogant or haughty behavior. (…)

Je traduis :

  • Une suffisance spectaculaire ;
  • une obsession pour des fantasmes de succès illimité, de pouvoir, de virtuosité, de beauté, ou d’amour idéal ;
  • une conviction d’être « spécial·e » et donc d’avoir droit de ne fréquenter que des personnes « spéciales » ou ayant un haut statut social ;
  • un appétit pour l’admiration excessive ;
  • se croire tout permis, en particulier avoir des attentes excessives concernant un traitement de faveur, ou le respect automatique de ses désirs par autrui ;
  • une tendance à profiter d’autrui ;
  • un manque d’empathie pour les émotions et les besoins d’autrui ;
  • jalouser autrui, ou une croyance que les autres nous jalousent ;
  • un comportement arrogant ou hautain. (…)

Si j’ai été soulagée de ne pas cocher toutes les cases, plusieurs critères justifieraient quand même sans mal mes 20 ans de pratique numérique, notamment les fantasmes de succès et le goût pour l’admiration des autres.

Fais-je tout ça, depuis si longtemps, par narcissisme ? Ma pratique est-elle aussi vulgaire que ça ? 😐

Ça expliquerait plein de choses, en fait.

Ça me débecte de l’avouer, mais j’ai longtemps cru que je n’étais pas narcissique parce que je ne « m’abaissais » pas à publier des photos de moi sans arrêt, contrairement à d’autres, en particulier des femmes.

En réalité, je publie très peu de photos de moi car Internet me sert de potion d’invisibilité : ça me permet de compenser la lien rompu avec mon corps par une obsession pour la cérébralité.

J’ai mis des années à comprendre qu’il s’agissait là d’une misogynie intériorisée doublée d’une forme de classisme.

Je démêle peu à peu cette vilaine pelote grâce à mes lectures féministes.­

Déconstruction construite

Puisque l’on parle de narcissisme, je me demande aussi dans quelle mesure ma translation progressive vers un propos de plus en plus militant, et le fait que je l’affiche, n’est pas une énième manière de renvoyer une image positive de moi.

Je repense souvent au texte À propos de la déconstruction de Prose.

À son instar, je ne peux m’empêcher de trouver les postures militantes sur Internet souvent arrogantes, à commencer par les miennes.

Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le fait de désigner comme « déconstruites » des pensées en réalité extrêmement construites, avec des normes de vocabulaire et des concepts plus ou moins élaborés.

C’est même au-delà de l’arrogance : n’est-ce pas du classisme que de tenter d’imposer un modèle de pensée qui nous semble couler de source (par exemple, l’intersectionnalité) à des personnes qui se débattent avec des problématiques propres à un milieu social différent du nôtre ?

Lorsque quelqu’un·e dit quelque chose qui heurte nos convictions, on dégaine parfois des armes de destruction massive à son encontre (call out et compagnie).

Or, ces personnes peuvent elles aussi être des victimes du système patriarcal, a fortiori si ce sont des femmes et/ou des personnes LGBTQIA+. Bien sûr, ce n’est pas pour ça que nous devons tolérer des discours oppressifs.

Mais quand un·e adelphe en tient un, j’essaie de me rappeler que j’ai pu – et peux encore – penser, dire et publier moi aussi de la merde. Ça fait partie du cheminement.

Chaque personne est pétrie de croyances héritées de son éducation, de son milieu social et de son expérience ; notre vie est rythmée par toutes celles et tous ceux qu’il nous reste à écouter, et par tout ce qu’iels ont à nous apprendre.

Pour chaque personne par rapport à laquelle on se sent plus « déconstruit·e », il y a N fois plus d’autres personnes davantage déconstruites que soi.

Ce qui compte, c’est la façon dont on réagit quand on nous signale un souci, et ce que l’ont fait ensuite de cette opportunité pour se documenter. Ça pique l’ego, mais ce qui se joue dépasse de loin notre amour propre.

Le coût de la visibilisation

J’ai longtemps rechigné à visibiliser mes convictions politiques sur le net. Si j’hésite un peu moins à le faire aujourd’hui, c’est toujours en prenant les plus grandes précautions, et en manquant d’assurance.

Pour commencer, mes impensés et mes angles morts sont nombreux, parce que je cumule pas mal de privilèges. J’estime donc que ma voix prend donc déjà trop de place, même si je publie assez peu.

De plus, je ne suis pas prête à payer le coût psychique exigé par une plus grande visibilisation de mes convictions.

Je vais essayer de développer un peu tout ça, car ça me trotte pas mal dans la tête.

Privilèges et impensés

Plus je lis et plus je me renseigne sur le féminisme, plus mes privilèges et mes impensés me sautent à la gueule.

En tant qu’artiste, suis-je en droit de représenter des personnes racisées et/ou des personnes transgenres par exemple, ou d’illustrer leurs paroles, étant donné que je ne suis individuellement concernée ni par le racisme ni par la transphobie ?

Autrement dit, pour citer La Fille Renne sur le Slack de Polysème Magazine (c’est super, venez) :

Est-ce qu’il vaut mieux ne rien faire et mettre de côté des sujets super importants et des personnes marginalisées, ou faire, consulter des personnes concerné-e-s, publier leurs œuvres, et peut être risquer des maladresses ?

J’ai lu pas mal de messages contradictoires à ce sujet. D’un côté, il y a des militant·es qui demandent à ce que l’on ne s’empare pas des oppressions dont on ne fait pas soi-même l’expérience, pour ne pas faire d’ombre aux personnes concernées, dont les voix ont déjà du mal à porter.

D’autres militant·es estiment au contraire que c’est aux personnes détentrices d’un privilège d’éduquer leurs pairs, afin de soulager la charge mentale des personnes concernées, fatiguées de devoir faire ce travail pédagogique permanent.

J’ai encore du mal à trouver l’équilibre. Amplifier la voix des personnes concernées me semble indispensable, et j’ai l’impression de le faire quand je partage des contenus qu’elles ont créés.

Mais, malgré ma volonté de multiplier les points de vue et les représentations, il y a un paquet d’angles morts dans ce que je choisis de partager. Et valoriser certaines problématiques plutôt que d’autres, c’est déjà les hiérarchiser, même inconsciemment, comme l’a rappelé Méchandicapé.

Par exemple, ce n’est que l’année dernière que j’ai pris conscience, grâce aux militant·es afro-féministes, que je ne relayais et ne créais que des images représentant des personnes blanches. Des personnes de toutes les morphologies, de tous les genres, mais des personnes blanches.

Peut-être qu’être féministe, c’est cela : allumer son humilité comme une lampe torche, pour explorer les phobies et les stéréotypes que l’on a intériorisés, toutes les micro-agressions que l’on inflige à autrui, et tous les emblèmes d’oppression que l’on incarne et que l’on perpétue, souvent inconsciemment, faute de s’être posé assez de questions.

Bien sûr, avoir conscience de mes impensés ne m’empêche pas de prendre la parole à propos des discriminations et des violences que j’ai moi-même subies, et que je subis encore parce que je suis une femme.

Mais dans la mesure où bien d’autres féministes blanches, valides et cisgenres occupent déjà l’espace médiatique, je ne pense pas que ma voix individuelle ait un grand rôle à jouer.

Cependant, à partir du moment où on a une audience, si modeste soit-elle, on a une responsabilité vis-à-vis des représentations que l’on diffuse.

Trop de place

Quoi que je dise, ma voix de personne privilégiée prend déjà trop de place. Étant donné qu’on est déjà sur-sollicité·es en permanence, pourquoi la ramener davantage ?

Black Lives Matter m’a fait comprendre que l’enjeu n’est pas tant de prendre la parole une fois de plus, mais de fermer ma gueule et écouter les autres, comme une éponge.

À moins d’avoir quelque chose d’original ou d’inédit à proposer, il est très probable que d’autres militant·es disent déjà ce que l’on essaie de dire soi-même, mais :

  • de manière plus fine et mieux argumentée ;
  • en étant plus légitimes pour le faire car étant directement concerné·es ;
  • a priori auprès d’un plus large public. (Attention : sur ce dernier point, je ne parle pas des journalistes ou sociologues professionnel·les qui ont déjà une audience de fait grâce à la nature même de leur métier, mais de l’audience de militant·es bénévoles très suivi·es.)

Même si je bouillonne fort, je ne vois aucun intérêt à réagir non-stop à l’actualité, par exemple.

Car au moment où je prends connaissance de la dernière actu abjecte du moment, elle a déjà été partagée par tous les autres comptes féministes, avec, en prime, un recul et une analyse que je suis quant à moi incapable de fournir en un laps de temps si court, et que je ne suis peut-être pas en mesure de fournir étant donné mes privilèges (?).

Si je jouais le jeu, et que je passais ma vie à réagir à tout, notamment sur les réseaux sociaux, j’aurais la sensation de contribuer à confisquer de l’attention qui pourrait être dirigée vers d’autres contenus, créés par des personnes directement concernées, mais invisibilisées pour cette raison précise.

Dans cette logique, il me semble plus cohérent de retweeter/partager des contenus créés d’autres personnes que soi sur les problématiques qui ne sont pas les nôtres mais qui nous touchent, par solidarité, en particulier si on a une communauté importante.

Mais cela crée beaucoup de bruit aussi ; or, on sous-estime la lassitude provoquée par ces publications répétitives, d’autant plus quand tous les comptes féministes se passent le mot.

Alors certes, c’est comme ça qu’on fait bouger certaines lignes : en étant légion. C’est aussi comme ça que fonctionne le « buzz » sur les réseaux sociaux. Mais cela participe à une surcharge informationnelle qu’il est difficile d’assimiler en permanence.

Coût psychique

Outre ce problème de légitimité, visibiliser ses convictions a aussi un coût psychique élevé. Visibiliser qui l’on est et ses valeurs, c’est prendre le risque de s’exposer à des insultes, du harcèlement et des violences.

Moonlight me disait que cette visibilisation, cet outing, peut même représenter un danger de mort pour certain·es d’entre nous.

C’est ainsi que le patriarcat intimide et punit les féministes, avec une double peine pour les féministes racisé·es, handicapé·es et/ou LGBTQIA+.

Dans ce contexte, on a toutes les raisons du monde à vouloir se préserver. Et en même temps, ce n’est qu’en participant à l’effort de lutte collective qu’il y a une possibilité que la société évolue.

En particulier, « rien sur nous sans nous » implique que l’on s’engage et que l’on crée des contenus nous-mêmes, collectivement.

Mais je me questionne sur la pression à fournir toujours plus d’efforts, à sacrifier son temps libre et ses moyens, pour lutter contre des systèmes dont on gère déjà la charge mentale et les violences au quotidien.

Militer exige un temps considérable, que l’on a aussi le droit de passer différemment. Quand on milite, on fait déjà souvent ce que l’on peut, à hauteur de ses moyens.

Avoir besoin de recharger ses batteries est légitime. On a le droit de faire des pauses, de se désabonner de comptes militants et de mettre ce bruit constant en sourdine, car cela exige trop d’attention et trop d’énergie vitale.

Hiérarchisation de l’engagement

C’est pourquoi les injonctions à militer me questionnent, ainsi que ce que je perçois comme une hiérarchisation de l’engagement.

Je comprends la nécessité de faire corps, et de penser nos luttes de manière collective. Je comprends aussi que les organisations existantes ont besoin de bénévoles, de dons et d’idées nouvelles.

Mais affirmer que seul l’engagement collectif et public compte, n’est-ce pas une façon de contraindre des gens à s’outer pour « prouver » leur légitimité ?

En parallèle, j’entends souvent dire que militer sur Internet ne serait pas aussi important que le fait de participer à des actions sur le terrain au sein d’un collectif.

Ce type de discours semble créer une hiérarchie entre celleux qui militeraient « de la bonne façon », sur le terrain, dans la rue, et celleux qui brasseraient de l’air sur les réseaux sociaux.

Or, quand je vois toutes les mobilisations qui ont lieu sur le net, j’ai de plus en plus de mal à avaler cet argument.

Plus généralement, la pression que je ressens pour « prouver » ma valeur militante me révulse.

Aquarium

« J’aime bien ton blog, mais il est devenu trop militant. »

Voici le nouveau type de retour que l’on commence à me faire. C’est ponctuel pour l’instant, mais il y a un risque que cela devienne monnaie courante, vu ce que je prévois de publier au fil du temps.

Il y a quand même un paradoxe : aux yeux des personnes déjà engagées, je n’en fais sans doute pas assez ; aux yeux des personnes en marge des cercles militants, ou carrément réfractaires au féminisme, j’en fais déjà trop.

Les lecteurices de mon blog ne me doivent rien et peuvent aller et venir à leur guise. Moi en revanche, je me suis engagée à respecter l’attention que les un·es et les autres accordent à mes contenus. Je ne peux donc faire ce que je fais que de la manière la plus honnête possible.

Et l’honnêteté, pour moi, ça commence par l’honnêteté intellectuelle. Je ne serais pas honnête si j’occultais totalement la politique sur mon blog perso, alors qu’elle occupe une place importante dans ma vie.

Parfois, je me demande si ce sont vraiment les idées que je partage qui dérangent, ou bien seulement les mots que j’utilise pour les exprimer ?

Car je comprends très bien que la rhétorique militante puisse déplaire : elle semble souvent taillée pour n’être comprise que par d’autres militant·es, façon aquarium.

Quand j’observe autour de moi les personnes les moins politisées sur les questions féministes, elles se raidissent dès que j’utilise des concepts ou des mots issus des études féministes et queer.

Pour les convaincre, je n’ai pas de solution miracle : j’essaie de m’adapter à chaque personne en me calquant sur le vocabulaire qu’elle utilise par exemple, et surtout je ne m’épuise plus si ça bloque, même quand je suis fasse à quelqu’un pour qui j’ai de l’affection.

Création vs. curation

En parallèle à tous ces questionnements, je sens que la tension entre création et curation s’accélère.

J’aimerais m’autoriser à parler davantage de mes propres expériences : ne pas être seulement « cheffe d’orchestre » ou « curatrice » en partageant ce que font les autres, mais m’approprier davantage le rôle de créatrice pour oser raconter ma propre histoire.

Lia a attiré mon attention sur le fait que mes créations personnelles passent après mon travail de recherche et de rédaction pour La Lune Mauve. C’est vrai, et j’ai envie que ça change : je ne veux pas répéter toute ma vie ce que je sais déjà faire.

J’ai besoin de créer quelque chose d’autre, quelque chose de plus grand et de plus intime à la fois. J’ai besoin d’arrêter de cacher qui je suis par peur d’être rejetée. Je doute que cette peur disparaisse un jour, alors autant l’accepter et en faire quelque chose ?

Dans Adieu, Comrades, Zoetica Ebb écrivait ceci, au moment de lâcher son travail d’éditrice de magazine pour devenir illustratrice à plein temps :

The need to focus on creating versus curating has been nagging at me (…), first softly and then louder, until it grew into a din which could no longer be ignored.

Je traduis :

Le besoin de me concentrer sur la création versus la curation me harcèle depuis un certain temps (…), au départ doucement et puis plus fort, jusqu’à ce qu’il mute en un vacarme que je n’ai plus pu ignorer.

C’était en 2011, j’étais à l’apogée de mon artiste-fantômerie, mais ça a touché un truc enfoui très profondément en moi.

Jadis, quand j’éditais le webzine de La Lune Mauve, plus j’aidais les autres à accoucher de leurs idées, plus j’avais du mal à accoucher des miennes. Petit à petit, ma créativité s’asséchait à force de devoir me consacrer à ce que créait autrui.

Je me suis longtemps battue contre la petite voix intérieure qui me soufflait de laisser tomber, et de me reconnecter à ce que je créais, moi. Mais je ne voulais pas l’écouter. Le collectif me semblait plus important et plus noble que mes aspirations personnelles.

En fin de compte, mettre fin à cette expérience a été un gigantesque coup de boost créatif, toute douloureuse fut la décision sur le moment.

Quand on est artiste, il faut choisir comment on investit son temps. Le temps libre, c’est la véritable pierre précieuse de notre époque.

Si je continue à passer mon temps à relayer ce que créent et partagent les autres, c’est autant de temps en moins pour mes propres créations.

Des ateliers créatifs féministes auto-gérés ?

Je pose ça là car je ne vois pas où d’autre, et puis ça prolonge un peu la réflexion sur comment articuler militantisme et création.

Alors voilà : j’ai envie depuis quelques années de co-organiser des ateliers créatifs, militants et auto-gérés en présentiel, en petits comités et a priori en non mixité, sans homme cis-het (cisgenre et hétérosexuel).

On pourrait investir un tiers-lieu ou louer un gîte au calme en Bretagne. Le programme serait co-conçu : on pourrait être plusieurs à proposer des ateliers, en fonction de ce que chacun·e sait faire et a envie de partager avec les autres.

Ça pourrait être un mix entre :

  • des ateliers concrets où on apprend à fabriquer des trucs, où on (re)découvre une technique, où on lâche nos téléphones et où on sollicite nos cerveaux autrement. Peut-être une occasion de se reconnecter à la nature, de s’intéresser à la teinture végétale, aux fournitures et matériaux écologiques, à la fabrication de papier recyclé, à la gravure sur Tetra Pak, etc. ;
  • et des moments d’échanges et de discussions sur des sujets liés à notre créativité vs. notre charge mentale, la prise de parole et le sentiment de légitimité, l’impact politique et la visibilité de ce que l’on fait, les façons de s’engager plus activement, comment lutter contre nos biais racistes, transphobes, validistes, etc.

Si vous êtes concerné·e, est-ce un projet qui vous donnerait envie personnellement de participer ? Si non, pourquoi ?

Je pense qu’il n’y a rien de plus fort que les expériences vécues IRL (in real life). Tant que tout se passe sur Internet, il y a encore la possibilité de mettre ça de côté dans un coin de sa tête et de siffloter très fort en espérant que d’autres feront le boulot, et que la détresse des autres ne nous atteindra pas trop.

Créer des contenus originaux, et donner envie à autrui de raconter leur propre histoire à l’aide de l’art, c’est pour moi une démarche militante.

C’est un moyen de rendre du pouvoir aux autres, d’encourager des personnes en qui personne ne croit et que personne n’écoute, à cause de leur identité de genre, de leur sexualité, de leurs handicaps, de leur apparence, de leur histoire, de leurs croyances, ad lib.

Cette articulation de l’art, de l’intime et du politique, c’est ce qui m’intéresse le plus. Je n’en suis qu’aux prémisses, mais c’est un projet qui me tient au corps et que j’ai envie de développer.

À suivre…

Ce billet étant très long, j’ai décidé, exceptionnellement, de le découper en 3. Je vous donne rendez-vous très bientôt pour la dernière partie. 

Edith : c’est en ligne ! Émois en photos : année blanche, année noire — 3 : amertume.

Marie

Déjà 23 commentaires

  1. Gabrielle Aznar

    1er mars 2021

    Je te dirai: reste toi toi-même et fais confiance à ton intuition. On a tous le droit de s’exprimer mais je crois que la limite c’est d’accepter que tout le monde n’aura pas forcément la même opinion ou le même vocabulaire. Tu le dis très bien en parlant de cette impression de pensée unique où il faudrait être irréprochable notamment dans les milieux militants. Ça me gênait beaucoup et puis j’ai appris à écouter la vision des autres, ne pas forcément être d’accord mais l’enregistrer dans ma caboche et y réfléchir. Bon par contre il y a des choses qui passeront pas comme la chasse par exemple, faut pas déconner.
    Le monde est pluriel, tu en fais partie et ta voix est aussi importante qu’une autre, il faut juste ne pas s’enfermer dans un dogme où on penserait detenir la vérité et laisser de la place aux autres, mais ça tu le fais très bien!

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    1. Merci, ça m’éclaire de te lire.

      je crois que la limite c’est d’accepter que tout le monde n’aura pas forcément la même opinion ou le même vocabulaire.

      Je suis tout à fait d’accord. Je pense que pour bien communiquer, il faut s’adapter à la personne que l’on a en face de soi — pas évident sur le net, certes, mais j’essaie. Et malgré ma susceptibilité légendaire (qui n’est en fait qu’une expression de mon hypersensibilité), je prends beaucoup mieux les commentaires désagréables que l’on m’envoie. (Bon, c’est pas pour autant que je les publie, certes. 👼 Mais au moins ça ne m’obsède plus pendant des semaines.)

      Je crois que c’est ça qui m’a longtemps fait peur, et retenue de partager des réflexions plus politiques. J’avais très peur de déplaire, alors que le net était un endroit où je me sentais enfin moi-même, « normale » d’être bizarre. Aujourd’hui, j’ai compris que c’est justement grâce au féminisme que je fais des rencontres impactantes, et que je renforce mon sentiment de légitimité. Le fait d’avoir une communauté de très proches adelphes et allié·es, mentalement, ça me sert de barrière de corail anti-pénibles.

      cette impression de pensée unique où il faudrait être irréprochable notamment dans les milieux militants. Ça me gênait beaucoup et puis j’ai appris à écouter la vision des autres, ne pas forcément être d’accord mais l’enregistrer dans ma caboche et y réfléchir.

      J’aime beaucoup ton point de vue ! C’est si rare, en général quand on critique ce que l’on perçoit comme une « pensée unique », c’est souvent de manière très braquée. Relativiser et se remettre en question est un don rare.

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  2. Difficile de réagir de manière pertinente à un tel article. Déjà bravo pour avoir couché tout ça « sur le papier », c’est pas toujours facile de mettre des mots sur des sentiments, d’arriver à exprimer son ressenti, toutes ces choses qui se bousculent dans nos têtes à un instant T. De mon côté après l’avoir lu de bon matin j’ai dû prendre du temps pour le digérer avant de pouvoir réagir.

    Une part de nous cherche la validation de l’autre, d’un manière ou d’une autre. Est-ce du narcissisme pur ou simplement un écho de la vie en société où on se construit soi-même mais aussi par rapport à l’autre et à son regard? La société amène aussi une norme à laquelle il « faut » se conformer et où se mettre en avant permet de valider qu’on est dans cette norme. Voire qu’on est au-dessus de la moyenne de la norme, une compétition à être mieux que les autres, que ce soit volontaire pour se mettre en avant ou inconscient pour se rassurer. Et on retrouve cette notion de norme dans l’usage des RS : certains les utilisent juste pour avoir de l’info et en donner, garder un contact social. D’autres souhaitent l’utiliser « comme il faut ». Et plus pervers si l’on veut être « remarqué » il faut respecter certains critères pour contenter les algorithmes. Au-delà de la validation des autres, il faut aussi compter sur la programmation de ce qu’on attend de toi, c’est compliqué.
    Sur ce sujet de l’algorithmique y’a eut un débat-éclair cette nuit sur un sujet que j’aurais bien voulu voir plus développé car je le trouve à la fois intéressant et symptomatique de l’usage que nous faisons d’Internet. Des personnes, faisant le constat que les recettes sur Internet sont compliquées à accéder car perdues au milieu de tranches de vie et de publicités, ont créé un site sur lequel on pouvait ajouter une page avec une recette pour que le site nous en ressorte uniquement la recette pratique. Il y a eu un tollé de gens qui reprochaient aux auteurs du site de priver les blogueurs culinaires de leur source de revenu. Y’a même eu un débat sur le fait que les créateurs étaient des hommes blanc qui du coup spoliaient des femmes et POC souvent auteurs/autrices de ces blogs culinaires. Et la partie qui m’a le plus intéressé c’était le débat sur la partie « tranche de vie » de ces recette où les auteurs/autrices expliquaient à la fois que c’était un choix volontaire pour personnaliser le blog et fidéliser les visiteurs, mais aussi que c’était la faute à Google qui ne remontait pas les pages s’il n’y avait pas de texte assez long qui reprenait en répétant les mots clés de la recette. Et au final eux-mêmes ne savaient plus s’ils racontaient des choses parce que c’était leur univers et ce qu’ils voulaient faire de leur blog ou s’ils satisfaisaient à un exercice obligatoire qui leur pesait pour capter toujours plus de visiteurs et valider leur modèle économique.
    Je pense qu’il y aurait beaucoup à dire là-dessus et ça rejoint pour partie tes interrogations sur le contenu du blog, doit-il être personnel et jusqu’à quel point, doit-il être neutre et jusqu’à quel point, faut-il penser aux visiteurs ou créer des visites en postant ce qu’on veut? Spoiler : je n’ai pas la réponse :)

    Sur le militantisme je ne suis pas, en tant qu’homme blanc cis het, le mieux placé pour en parler donc je vais faire court :) Une chose est sûre c’est que nous fonctionnons par bulles et il est rare d’avoir l’envie ou l’occasion de sortir de sa/ses bulle/s, et que de ce fait si des personnes privilégiées ne faisaient pas de travail de partage de connaissance sur tous ces sujets de racisme, féminisme, inclusivité, handicap, etc. il est peu probable que j’ai pu commencer à lire des choses sur ces sujets et à me poser des questions, puis à me remettre moi-même en question. La société est très isolante des différents groupes les uns des autres et on a besoin de ponts entre entre ces groupes pour s’intéresser à l’autre plus précisément. Alors oui on pourrait faire l’effort d’aller chercher l’information dans tous les groupes, mais comme tu l’as évoqué cela prend du temps et c’est peut-être/sans doute un temps qu’on préférera passer à autre chose, ne serait-ce que par facilité et confort. Donc oui le militantisme sur Internet est très important pour toucher plus de personnes. Et oui parler de sujets sur lesquels on s’est renseigné sans pour autant être concerné permet de créer des ponts (en prenant garde toutefois à ne pas monter un mur qui invisibiliserait la paroles des premier.e.s concerné.e.s)

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    1. Merci beaucoup Nannig pour ton long commentaire !

      Mon billet est un gros morceau en effet ; il m’a donné du fil à retordre, et j’ai travaillé dessus plusieurs semaines. Malgré tout, je n’en suis pas entièrement satisfaite. Estimant qu’il fallait que j’avance, j’ai donc fini par le publier en l’état. Je te suis gré, ainsi qu’à Gabrielle et Mealin, d’avoir fait l’effort de le lire et de formuler une réponse !

      Sur la validation de soi par les autres, en particulier sur le net, je crois que tu as réussi à tout résumer en quelques lignes. Concernant le militantisme, il y a une forme de « performatisme » à visibiliser ses convictions en permanence, en enfonçant le clou très fort. Ce n’est pas un jugement – on a besoin de voix qui portent fort, et dans la durée – mais cela me questionne sur ma propre pratique. Je me sens souvent bien timorée vis-à-vis de tout ça, la sensation d’en faire très peu en comparaison, et donc, de ne rien apporter.

      Du reste, quel que soit l’époque et les milieux que je fréquente, je finis toujours par me poser cette inusable question : suis-je légitime ? Le gros chapitre « Déconstruction construite », c’était une tentative de résumer les paradoxes et tensions que je ressens quand j’essaie d’y répondre.

      J’ai trouvé intéressant le débat sur l’agrégation de contenus pour les « épurer » de la pub, l’appropriation du travail d’autrui sans son consentement, versus les dynamiques de fidélisation et de référencement. J’ai tendance à penser que, peu importe la noblesse de l’intention : si on fait un truc sans consulter d’abord les personnes concernées, ça puduk.

      Dans le même genre, il y avait eu tout un débat sur Mastodon vs. Twitter : certain·es libristes avaient décidé de dupliquer les tweets de certaines personnes qu’iels aimaient suivre vers Mastodon, sans leur accord.

      Pour les libristes, c’était normal, et sain, de partager des contenus de manière plus universelle, hors du système publicitaire et autoritaire de Twitter.

      Pour les personnes concernées (parmi lesquelles de nombreuses femmes et personnes non-binaires – NB), il y a eu beaucoup d’incompréhension et de colère face à cette appropriation indue de leurs contenus.

      La ligne de défense des libristes a consisté à vanter la pureté de leurs intentions. Mais… on s’en fiche en fait. Comme le dit Rachel Dawes à Bruce Wayne dans Batman Begins (ui j’ai des références cheloues, laissez-moi) : Qui que l’on soit au fond de nous, nous ne sommes jugés que d’après nos actes.

      TL;DR : le consentement c’est important ¯\_(ツ)_/¯

      Pour terminer, j’aime bien ton image des ponts entre plusieurs bulles. Je pense que c’est là tout le paradoxe et l’intérêt de la pensée intersectionnelle : être à la croisée de plusieurs « bulles », c’est-à-dire de plusieurs expériences et de systèmes de valeurs, tout en sachant que soi-même on est limité·e aux nôtres.

      La seule solution à mon sens est de valoriser la diversité des personnes qui prennent la parole pour partager leur expérience, leurs réflexions et leurs initiatives. On doit absolument combattre les monopoles de l’attention, y compris dans les sphères féministes (oui, ceci est une auto-critique vis-à-vis des féministes blanches et cis, dont je fais partie), et aider/valoriser la parole et les initiatives des personnes ayant une autre expérience que la majorité visible.

      Même si on fréquente des personnes ayant des expériences et des valeurs différentes et/ou complémentaires aux nôtres, on ne fait que gratter la surface. Échanger avec des personnes trans a clairement créé un pont entre ma bulle de femme cisgenre vers leur expérience (de ce que j’en perçois en tout cas). Mais ce n’est pas pour autant que je maîtrise toutes les problématiques propres aux transidentités et aux transitions de genre, ni que ma transphobie intériorisée a disparu comme par magie. Je sais qu’il me reste encore beaucoup de recherches et de travail à faire, et que je devrai être attentive toute ma vie à ce que partagent les personnes concernées : ça a plus de poids que ce que je crois savoir à leur sujet.

      Néanmoins, à mon échelle, je partage ce qui m’a aidée à avancer dans ma réflexion et mon ouverture aux autres. Je crois – et je le réalise en t’écrivant – que je suis plus intéressée et motivée par les identités féministes (et a fortiori queer), dans toute leur diversité, et par les projets artistiques et culturels féministes, que par la dénonciation instantanée (= sur les réseaux sociaux) des oppressions que nous subissons à cause de nos identités de genre et de nos sexualités.

      Pour moi, le réel et le quotidien sont aliénants et pompent notre énergie pour nous épuiser : le risque est que l’on arrête de militer par écœurement. Préserver notre force vitale est indispensable ; me concernant, j’ai le sentiment que je suis plus pertinente sur des projets s’inscrivant à moyen et à long terme, que dans la réaction immédiate. [Tout ça est dit de manière très maladroite…]

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  3. J’ai 2 choses par rapport à ton billet qui me viennent là :

    – Nos expériences de vies ne nous conduisent pas tou(te)s au même endroit au même moment sans pour autant vouloir dire que l’on est fondamentalement en désaccord. Le blocage vis-à-vis de mots inconnus arrive dans plein de domaine dans lesquels on est un peu plus « expert(e) » sans toujours se rappeler qu’il nous a fallut en comprendre les nuances et la construction logique pas toujours simple qui va derrière. C’est fatigant de reformuler quand on a le mot adéquat, mais personne n’est né avec un dictionnaire actualisé en tête sur tous les domaines.
    Mon expérience perso du moment, c’est le domaine de l’art contemporain et de la médiation où dès que j’oublie que tout le monde ne maîtrise pas des mots/concepts tels qu’abstraction et figuration (qui peuvent paraître basique) je le paie cher dans les regards qui s’éteignent… alors qu’en soit ce n’est réellement bloquant pour personne une fois que l’on s’est mit d’accord sur ce dont on parle réellement.
    Le mot repoussoir, de ce que j’ai constaté (pas très fiable comme échantillon) me semble souvent désigner un constat et pas nécessairement contenir un jugement de valeur comme on peut le supposer quand on se retrouve dans la position peu agréable de la personne qui ignore son sens.

    – Nous avons tous une part de narcissisme. C’est humain de vouloir être aimé. C’est aussi normal de ne pas pouvoir être aimé de tout le monde. À partir de ce moment-là la souffrance est inévitable. Je me demande si dans la croyance partagée que l’on est spécial(e), ce qui concrètement est vraie puisque personne n’a exactement notre point de vue sur le monde même si l’on partage des expériences communes, il n’y a pas un peu l’effet Barnum/Forer qui fonctionne. Surtout quand on tombe sur des écrits de développement personnel, etc.

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    1. je le paie cher dans les regards qui s’éteignent…

      J’ai souri en lisant cette phrase, car j’ai moi aussi souvent affaire à des regards qui s’éteignent, et à une attention en chute libre, dans le cadre de mon boulot en particulier !

      Nos expériences de vies ne nous conduisent pas tou(te)s au même endroit au même moment sans pour autant vouloir dire que l’on est fondamentalement en désaccord.

      Bien d’accord avec ce point. Avec le temps, je m’aperçois qu’il y a une forme de résistance à des propos militants qui relève du « au fond je suis d’accord mais je ne le sais pas encore » : on réagit vivement et de manière souvent négative pas par antagonisme intellectuel, mais parce que ça agit comme une détonation qui questionne tout un pan de notre vie. On a ensuite besoin d’un certain temps, parfois des années, pour digérer avant de reconnaître que oui, ce texte qui nous avait tant dérangé·e la première fois disait vrai.

      Cela m’aide à relativiser l’agressivité latente que je perçois dans des réponses que j’ai pu obtenir suite à certaines de mes publications. Venant de personnes avec qui j’ai déjà échangé de manière constructive et intéressante par le passé, j’estime que ces points de désaccord sont logiques, prévisibles, mais non bloquants. Je m’autorise donc à y répondre, même si en face ça résiste.

      Je pense justement que ces moments-là sont cruciaux en terme de pédagogie : l’interlocuteurice est à fleur de peau, bouleversé·e parfois dans son intimité et ses croyances, il est donc indispensable de faire preuve de tact et de respect pour ne pas « perdre » cette personne pour toujours (bon, ça dépend beaucoup de son ego aussi, mais ça c’est difficile à mesurer sur la base de quelques échanges sur le net).

      Je sais que même si je suis momentanément la plus « experte » sur un sujet face à telle personne, ça pourra évoluer (en tout cas je l’espère !), et qu’il y a une probabilité que l’on devienne d’accord dans un avenir plus ou moins proche, et aussi, surtout, qu’elle a des choses à m’apprendre dès aujourd’hui, malgré nos désaccords par ailleurs.

      Les cas désespérés sont quand même rares… En tout cas, j’ai la chance de ne pas avoir à m’y frotter, peut-être aussi parce que je me fais plus rare et que je suis beaucoup plus sélective sur la façon dont je passe mon temps.

      Sur le narcissisme, je suis complètement d’accord avec ton analyse. Tu parles de développement personnel, moi ça me fait penser à l’astrologie et aux horoscopes… 🙈

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      1. Je pense justement que ces moments-là sont cruciaux en terme de pédagogie : l’interlocuteurice est à fleur de peau, bouleversé·e parfois dans son intimité et ses croyances, il est donc indispensable de faire preuve de tact et de respect pour ne pas « perdre » cette personne pour toujours (bon, ça dépend beaucoup de son ego aussi, mais ça c’est difficile à mesurer sur la base de quelques échanges sur le net).

        Tout à fait d’accord sur le fait que ce sont des moments cruciaux etc.
        Par contre, je me dis que quand ce sont des sujets « moraux » avec un lourd passé, autant de discrimination que de théorisation, et qui nous importent du genre féminisme ou racisme, on peut quand même vite avoir la tête dans le guidon et parler avec un monde idéal en tête qui est tellement tellement loin d’être là ! Et dans ce cas, le ou la « réfractaire » à des gros changements (je ne parle pas du troll velu hein) peut avoir une position qui nous semblent indéfendable, mais qui sera malgré tout la plus proche des possibilités de changements réels à espérer dans un premier temps.

        Pour prendre un exemple concret : le droit au mariage est une égalité logique qui aurait dut découler de la décriminalisation mais dans la pratique c’était un pas tellement énorme qu’il fallait au moins passer par la création du PACS pour que 14 ans après l’opinion publique bascule.

        Je ne dis pas qu’il ne faut pas rêver grand pour faire avancer les choses, mais que si les premiers physiciens qui ont pensé que l’énergie nucléaire civile en ont causé à des paysans, ils ont dû se voir répondre qu’avoir déjà de quoi manger tous les jours étaient la priorité et que ça n’arriverait jamais leur électricité nucléaire ! Et quand on voit que cohabitent Persévérance sur Mars et des coins du monde sans même l’eau potable… la réalité de ce qui est atteignable ou non n’est pas la même pour tout le monde.

        /C’est presque compréhensible à la relecture je crois, mais j’espère que ça le sera aussi d’un autre point de vue ^^ /

        moi ça me fait penser à l’astrologie et aux horoscopes… 🙈

        L’effet Barnum/Forer a justement été mis en évidence avec l’exemple des horoscopes donc tu tapes juste, mais il y est trop souvent cantonné alors qu’en fait on peut le retrouver dans plein de domaines qui semblent loin en apparence…

      2. on peut quand même vite avoir la tête dans le guidon et parler avec un monde idéal en tête qui est tellement tellement loin d’être là !

        Je comprends que certains combats militants puissent ne pas paraître « prioritaires » par rapport aux besoins immédiats de nombreuses personnes – mais on a besoin de mener ces combats là aussi, en parallèle des autres.

        Quand on dit « les militant·es », on parle aussi de chercheurs/chercheuses, en sociologie notamment, qui ont une meilleure vision d’ensemble que nous, en tant que citoyen·nes en prise avec notre quotidien et n’étant pas toujours au même niveau d’information que des universitaires. Cela induit forcément des biais de perception.

        En l’occurrence, tout le monde voit midi à sa porte ; les causes qui nous touchent de près nous semblent toujours plus prioritaires par rapport aux autres. Cela dit, oui, il y a des urgences, quand la vie d’autrui est en danger (je pense à la lutte contre les violences faites aux femmes et aux féminicides, soit-disant « grande cause du quinquennat » *kof* *kof*).

        Ce que tu appelles « monde idéal », pour moi ce n’est pas une utopie lointaine, c’est un objectif politique urgent : une société respectueuse des besoins de chaque personne, dans toute la diversité humaine, et de la nature. Ce n’est pas « idéal » comme une liste au père Noël, ou un vœu à une lampe magique qu’on ne trouvera jamais, ça s’acquiert par la lutte.

        En continuant à répéter qu’on n’atteindra jamais tel niveau d’inclusivité, d’accessibilité et de durabilité écologique (par exemple), rien ne bougera. Sans compter que ça arrange les personnes ayant du pouvoir de faire passer les revendications politiques en faveur de plus de justice sociale, notamment féministes, comme utopiques voire carrément insensées.

        Mais les choses avancent petit à petit grâce au travail militant, qui infuse toute la société, avant que la politique institutionnelle n’ait que d’autre choix de légiférer dessus (souvent très tard). Donc oui, c’est important de porter et de diffuser ces revendications pour une société plus juste dès à présent. Une vision court-termiste ne suffit pas, en particulier parce que certains chantiers s’inscrivent dans des temps longs. Plus on attend, plus les dommages sont lourds et bien souvent irrécupérables.

        C’est à la fois logique et nécessaire qu’il y ait différents niveaux de prises de conscience et d’actions politiques. Hiérarchiser les luttes est selon moi un échec intellectuel. Je ne dis pas que c’est ce que tu fais. Mais cette discussion me rappelle très vivement des échanges de ce type-là que j’ai pu avoir, et que je raccroche à ce que tu évoques quand tu écris des possibilités de changements réels à espérer dans un premier temps » (je surligne).

  4. J’ai l’impression que tu t’excuses à la fois d’être trop militante et pas assez militante. Il n’y a pas de bonne militante universelle. Il y a aura toujours des personnes pour trouver que tu milites trop, et pas assez pour d’autres. L’important, c’est de militer à hauteur dans une mesure qui te semble sincère et gérable, et cette mesure peut aussi évoluer avec ton humeur, ta situation personnelle, ta santé mentale… Je ne pense pas qu’il y ait des militantes-machines qui sont à 100 % tout le temps.

    Pour ce qui est de l’appropriation des oppressions qui nous sont externes (le racisme en tant que personne blanche par exemple, ou les combats trans si on est cis) en tant qu’artiste, je dirais que c’est problématique à partir du moment où tu exploites ces combats pour te valoriser sans considération pour les groupes concernés, et pour en tirer un profit qui les exclut.

    Ce que je veux dire, c’est que, par exemple, en créant une illustration qui reprend les mots d’une personne racisée, tirer la couverture sur la forme au détriment du fond (sur notre création au détriment des mots de la personne racisée)et/ou se faire de l’argent sur le dos d’autres luttes que les nôtres, ce serait la ligne à ne pas franchir pour rester décent.es.

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    1. Merci beaucoup pour tes commentaires, Audrey !

      L’important, c’est de militer à hauteur dans une mesure qui te semble sincère et gérable, et cette mesure peut aussi évoluer avec ton humeur, ta situation personnelle, ta santé mentale…

      Ça me paraît tout à fait équilibré dit comme ça, mais parfois je perds de vue cet équilibre. Les mécanismes à l’œuvre sur les réseaux sociaux me font focaliser sur l’activité militantes intense que certaines personnes peuvent avoir, et donnent moins à voir les temps de retrait, de digestion, et de soin de soi. Du coup, je culpabilise d’en avoir moi-même énormément besoin.

      Je ne pense pas qu’il y ait des militantes-machines qui sont à 100 % tout le temps.

      J’en suis certain·es, mais iels s’exposent souvent à un « burn out militant », et ont besoin d’intenses moments de déconnexion pour récupérer (parfois ça laisse des dommages sur la durée).

      Pour ce qui est de l’appropriation des oppressions qui nous sont externes (le racisme en tant que personne blanche par exemple, ou les combats trans si on est cis) en tant qu’artiste, je dirais que c’est problématique à partir du moment où tu exploites ces combats
      (…) pour en tirer un profit qui les exclut.

      (…) par exemple, en créant une illustration qui reprend les mots d’une personne racisée (…) et (…) se faire de l’argent sur le dos d’autres luttes que les nôtres, ce serait la ligne à ne pas franchir pour rester décent.es.

      Sur la question de l’argent : je suis tout à fait d’accord que si c’est au profit de l’artiste qui s’approprie le travail d’autres militant·es, c’est problématique. Mais si c’est pour collecter de l’argent pour une cause qui nous semble importante ? Par exemple au profit d’une association de personnes racisées.

      Se pose alors la question de ce que tu appelles (se) valoriser sans considération pour les groupes concernés et tirer la couverture sur la forme au détriment du fond (sur notre création au détriment des mots de la personne racisée).

      Je ne suis pas sûre de bien comprendre ce que tu veux dire. Par exemple, si j’illustre les paroles d’une autrice racisée, et que mon illustration a du succès sur Instagram, ça serait injuste que cela m’apporte de la visibilité à moi, et pas à l’autrice concernée ?

      En admettant que cela soit vrai, cela ne signifierait-il pas que certains sujets/écrits/œuvres ne peuvent pas être simplement cités par des personnes qui ne vivent pas les oppressions et discriminations vécues par leurs auteurs/autrices ? Je n’ai pas encore de réponse claire à cette question, mais cela m’intéresse d’avoir des avis.

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      1. Désolée si mon commentaire était peu clair ! J’ai visiblement du mal à organiser mes idées en ce moment… Je voulais dire qu’une personne qui choisirait (par exemple) d’illustrer les mots d’une personne minoritaire uniquement pour se mettre en avant elle (parce que ça « fait bien », parce que ça lui fera gagner des abonnés, par exemple) aurait un comportement déplacé. Je suis sûre que ce n’est absolument pas ton cas. Quand je parle de « profit qui exclut les groupes minoritaires », je parle bien de garder tout le profit pour soi. Si tu organisais une collecte de fonds, tu n’exclurais pas les groupes minoritaires, bien au contraire.

        Le cas de l’appropriation créative des mots et créations des personnes minoritaires est un vaste débat dont il me semble que le fin mot revient aux personnes opprimées. Si tu n’as pas eu vent de cette polémique, le monde de la traduction tremble actuellement sous les secousses liées à la traduction d’un poème d’Amanda Gorman. On entend surtout les voix des traducteurices blanc.he.s et pas tellement celles de nos consoeurs racisées, il me semble que c’est une occasion manquée de faire avancer la réflexion.

      2. Merci pour tes précisions, je comprends mieux !

  5. Coucou Marie !

    Sur le narcissisme, à dose modérée ça me semble simplement relever d’un besoin humain de reconnaissance sociale non ? On est nombreux·ses à vouloir être reconnues, peut-être un peu admirées, en tout cas perçues comme un individu singulier, avec un apport singulier… Rien d’inquiétant mais pas forcément facile à admettre c’est vrai. Par ex je sais que je suis très angoissée vis-à-vis du fait de « me sentir utile », apporter une contribution d’une manière ou d’une autre et j’imagine que c’est directement lié à ça.

    Sinon, je suis en plein dans la surcharge informationnelle en ce moment, j’ai fait une pause d’environ trois semaines sur Instagram et ça va déjà mieux. Je suis arrivée au même stade que sur Twitter il y a quelques années : tout me semble redondant et la succession d’informations anxiogènes et d’interpellations acerbes entre comptes ne me fait pas du bien.

    Je voulais rebondir sur ce passage :

    Mais affirmer que seul l’engagement collectif et public compte, n’est-ce pas une façon de contraindre des gens à s’outer pour « prouver » leur légitimité ?
    En parallèle, j’entends souvent dire que militer sur Internet ne serait pas aussi important que le fait de participer à des actions sur le terrain au sein d’un collectif.

    Ce type de discours semble créer une hiérarchie entre celleux qui militeraient « de la bonne façon », sur le terrain, dans la rue, et celleux qui brasseraient de l’air sur les réseaux sociaux.
    Or, quand je vois toutes les mobilisations qui ont lieu sur le net, j’ai de plus en plus de mal à avaler cet argument.
    Plus généralement, la pression que je ressens pour « prouver » ma valeur militante me révulse.

    Pour moi y’a justement une différence entre ce qui relève du collectif et du public, et la pression ne me semble pas être la même, relever des mêmes processus et des mêmes personnes dans l’injonction… Sur les réseaux sociaux la pression à s’engager publiquement me paraît bien plus forte, et je perçois les réponses sur l’engagement collectif (que j’ai essayé de porter aussi) comme une forme de réaction pour essayer de rééquilibrer. Parce que c’est beaucoup un engagement individuel public qu’on observe, tout simplement parce qu’on existe majoritairement en tant qu’individu sur les réseaux sociaux. C’est relayer les posts, s’indigner, s’exprimer etc (au point où on juge l’engagement d’une personne sur ses réseaux sociaux parfois alors que je connais pas mal de gens qui poste des fleurs et des recettes et des choses légères, justement pour se détendre à côté de leur militantisme… tous·tes les militant·es ne choisissent pas d’investir prioritairement les réseaux).

    Je ne sais pas si tu avais lu ce post de @missaandria sur Instagram, enfin plutôt cette suite de posts (qui devraient devenir un article de blog), mais ça avait justement pour but de proposer une analyse un peu plus complexe de ces aspects, par rapport à ce qu’on peut lire parfois sur Instagram. Car on se retrouve vite à être accusé de hiérarchiser les modes d’engagement, ou au contraire à être trop superficiel, et c’est difficile de sortir de cette binarité. Missa revient sur le fait que la question n’est pas d’utiliser ou pas les réseaux (qui sont un outil), encore moins d’opposer un « vrai terrain » (les manifestations la confrontation etc) à un virtuel inutile, mais bien de se demander comment on l’utilise, comment on articule les espaces bref comment on les investit stratégiquement et plus ou moins collectivement : https://www.instagram.com/p/CHqAlSDA14A/

    C’est d’ailleurs dommage que des critiques intéressantes sur les limites de l’engagement individuel en ligne se soient transformées en discours caricaturaux sur « l’engagement de terrain », car ça crée une représentation toute aussi problématique du militantisme comme confrontation permanente, et au final on invisibilise une fois de plus toutes les tâches plus discrètes et indispensables qui font l’engagement collectif, toutes les compétences qui permettent aux collectifs de tenir : les personnes qui font l’administratif, qui gèrent les sites internet, qui répondent aux messages, les personnes qui font le graphisme, les relectures des textes etc… A titre perso je trouve que ce serait plus sain de mettre en évidence toutes ces compétences qu’on peut d’ailleurs aussi développer dans un collectif, et montrer aussi que tout le monde n’a pas besoin d’être partout, tout le temps : on peut choisir d’apporter une contribution d’une certaine manière ou sur un sujet donné et ce sera utile même si par ailleurs on est pas à l’aise avec les manifestations, la prise de parole en public et le militantisme H24 sur les réseaux sociaux.

    Je me souviens d’ailleurs avoir discuté du fait que l’injonction à l’engagement visible sur les réseaux, et la survalorisation de l’engagement « de terrain » avaient plus de points communs que de différences : dans les deux cas c’est ne retenir que le visible, voire ça peut devenir un peu une culture du spectacle, de ce qu’on montre à tout prix de notre engagement… et dans les deux cas ça laisse de côté des aspects juste fondamentaux pour le fonctionnement des collectifs militants.

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    1. Hello Irène ! Merci infiniment pour ton commentaire, ça me donne du bon grain à moudre, comme toujours ! Je pense ne pas trop m’engager en disant que je ne suis pas la seule à trouver utile tout ce que tu partages et publies.

      au final on invisibilise une fois de plus toutes les tâches plus discrètes et indispensables qui font l’engagement collectif, toutes les compétences qui permettent aux collectifs de tenir : les personnes qui font l’administratif, qui gèrent les sites internet, qui répondent aux messages, les personnes qui font le graphisme, les relectures des textes etc… A titre perso je trouve que ce serait plus sain de mettre en évidence toutes ces compétences qu’on peut d’ailleurs aussi développer dans un collectif, et montrer aussi que tout le monde n’a pas besoin d’être partout, tout le temps : on peut choisir d’apporter une contribution d’une certaine manière ou sur un sujet donné et ce sera utile même si par ailleurs on est pas à l’aise avec les manifestations, la prise de parole en public et le militantisme H24 sur les réseaux sociaux.

      Tu épingles un truc très juste. Pour moi, les collectifs militants ont un côté mystérieux : on ne sait pas vraiment qui en fait partie (à part quand les personnes que je suis en parlent clairement, comme toi, mais ce n’est pas toujours le cas), ce qu’on attendrait de soi si on en rejoignait un, ni si on est légitime pour le faire en comparaison à des militant·es plus expérimenté·es (j’ai cette image de personnes qui en ont vu d’autres et qui se sont endurcies, et qui manqueraient peut-être de patience vis-à-vis de nouveaux venus/nouvelles venues).

      Voir un peu les coulisses, comment ça se passe concrètement, la diversité des tâches à réaliser ; savoir que je pourrais être accompagnée/épaulée si besoin par une personne ayant plus d’expérience au sein du collectif ; tout ça ce sont des facteurs qui m’encourageraient, moi, à en rejoindre un.

      Par ailleurs, je suis restée un peu bloquée sur une expérience que j’avais eue jadis en voulant rejoindre une asso (qui n’était certes pas militante) : en gros, toutes les tâches que je me sentais en mesure de faire et qui m’enthousiasmaient étaient déjà prises en charge par des ancien·nes de l’asso, et on m’a fait comprendre qu’il ne restait que les trucs chiants que personne ne voulait faire.

      Tu parles d’un onboarding

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      1. Arf en effet pas très enthousiasmant comme expérience… A l’inverse ça peut aussi être très intimidant de se voir proposer des responsabilités pour lesquelles on se sent pas encore prêt·e.

        Je suis mille fois d’accord avec ce que tu écris : « savoir que je pourrais être accompagnée/épaulée si besoin par une personne ayant plus d’expérience au sein du collectif ; tout ça ce sont des facteurs qui m’encourageraient, moi, à en rejoindre un. »

        Quand j’en discute en privé j’essaie de mettre ça en avant et en particulier j’encourage les femmes à se mettre activement en contact avec les militantEs du groupe, idéalement avec une personne en particulier. A l’UCL pas mal de groupes tentent de fonctionner comme ça aussi, mais ce serait bien de généraliser un système de référent, d’accompagnant·es (à mon échelle j’essaie de faire ça sur instagram aussi, je sais que ça peut être rassurant de savoir à qui s’adresser personnellement en cas de questions etc).

        J’ai vraiment envie de creuser ça plus concrètement dans les années qui viennent, en relayant des témoignages perso, en donnant des ex du déroulement d’une semaine dans un groupe militant, ce genre de choses. On aurait aussi besoin d’avoir facilement accès à des compilations de ressources sur les « bonnes pratiques » pour accueillir correctement dans un collectif, pour être accessible etc. J’ai peu de temps pour ça pour l’instant mais idem je pense que je creuserai ça dans les années qui viennent avec d’autres camarades.

  6. Beaucoup de grain à moudre dans cet article, merci de l’avoir écrit !
    Cela réveille nombre de mes propres interrogations. Pour ma part, c’est l’argument du temps qui m’aide à prioriser : Internet ne me sert plus qu’à promouvoir mon activité dans l’édition, c’est-à-dire à promouvoir la voix des personnes que nous éditons. Évidemment, cela a effacé la mienne, et j’en souffre parfois, mais tant pis.
    Cela me donne du temps pour lire des points de vue qui ne sont pas a priori les miens, creuser, me remettre en question… apprendre. Et mon action passe également par mon travail en librairie, par les livres que nous partageons et mettons en avant. Parce qu’il me semble qu’il existe des millions de façon de militer, pas uniquement en levant le poing et en criant des slogans ou en agitant les réseaux sociaux, mais en agissant par petites touches tous les jours. Peut-être n’est-ce qu’une phase, mais je n’avais pas la force de rester dans ces arènes impitoyables que sont les réseaux sociaux. Je me méfie de la perte de contrôle, de la réaction à chaud, du manque de recul, de l’absence de modération, des prises de parole sans écoute.
    À chaque personne sa façon, donc, l’important étant d’agir en fonction de ses convictions, tout en n’hésitant pas à se frotter aux convictions différentes pour s’enrichir.

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    1. Merci beaucoup, Shaya, pour ton retour d’expérience et tes réflexions. Il y en effet plusieurs façons de militer, et la plupart d’entre elles ne sont pas médiatiques. En lisant ton comm’ et celui d’Irène, je réalise que j’ai pensé le problème de manière très binaire dans mon billet.

      je n’avais pas la force de rester dans ces arènes impitoyables que sont les réseaux sociaux. Je me méfie de la perte de contrôle, de la réaction à chaud, du manque de recul, de l’absence de modération, des prises de parole sans écoute.

      C’est clair que ça prend à la gorge et qu’on ressent très vite une pression à prendre position, tout de suite, dès qu’il se passe quelque chose. Notamment parce que les réseaux sociaux sont conçus sur ça : valoriser les réactions viscérales, qui contribue à l’addiction (tu lis un truc choquant = tu réagis, donc tu publies du contenu. Sauf que des trucs choquants il y en a tout le temps, et ce sont d’ailleurs les contenus que les algorithmes promeuvent aux dépens des autres).

      Comme me le rappelait minuit.brule sur Instagram, en matière de féminisme, on parle de sujets lourds qui prennent du temps à digérer. Et on parle de discriminations dont on ne fait pas forcément l’expérience soi-même. Deux raisons qui font qu’on n’est pas en mesure de prendre position tout de suite, ou jamais en fait. On ne peut pas attendre de tout le monde qu’on réagisse sans arrêt à tout.

      Construire une pensée militante prend des années, je pense d’ailleurs que ce n’est jamais terminé. Et ce n’est pas parce qu’on n’est pas ou peu présente sur les réseaux sociaux, ou qu’on ne donne pas à voir son engagement, qu’on n’est pas enagagée. En fait, on n’a rien à prouver aux autres…

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  7. « Tenir les autres à distance »

    Il serait tenter de croire qu’Internet impose de base une certaine distance. Pour ma part je dirais que non.
    Par contre, hors piratage, nous avons le contrôle de cette distance : il est possible de totalement se dévoiler à quelqu’un tout comme on ne peut lui montrer que le visage que nous souhaitons avoir, avec toutes les dérives que cela puisse permettre, tout comme cela peut être l’occasion de reprendre confiance en soit ou d’être qui on souhaite vraiment.

    Pour toutes ces raisons, on peut souhaiter tenir les autres à distance, autant par pudeur que par crainte que la réalité ne les déçoive ou simplement pour qu’ils ne découvre pas la supercherie (j’étais obligé de parler de côté malsain d’Internet mais je ne le développerai pas plus).

    De mon vécu, à savoir : avoir été adolescent à la campagne, avec des goûts pas vraiment partagés par ceux de mon âge, Internet a été une fenêtre sur le monde (oui, à la campagne, mais avec model 56k puis une ADSL 512 s’il vous plait). Je pense avoir connu le bon côté d’Internet : il faut dire que je l’ai vu arriver. À l’époque il était encore innocent (si si, au moins pendant 2min) et les gens voulaient partager plein de choses, sans monétisation, sans pub, sans google ^^

    « Instagram et les autres réseaux sociaux »

    Aujourd’hui, énormément de gens vont sur Internet à travers les réseaux sociaux (c’est leur but d’ailleurs, filtrer et analyser tout ce que vous consultez). J’ai longtemps beaucoup aimé Instagram car après avoir trié toutes les pseudo influenceur·euses, on retrouvait ce côté « partage ».
    Mais de plus en plus de contenu sont « suggérés » alors que si je m’abonne à des personnes ce n’est pas pour rien. L’UX pousse à faire des story et faire un post « pérenne » est de plus en plus périlleux. Je suis très déçu de ce tournant. (Même si je les soupçonne de pousser les stories pour éviter de devoir tout garder ad vitam aeternam car ils se sont aperçus que ça n’allait pas être possible. Je dis ça parce qu’au même moment Google Drive a commencé à faire du tri aussi.)

    « Simple partage et/ou narcissisme »

    Mais quel est le but de tout ce partage ? Si je publie quelque chose que je crée c’est souvent / toujours en souhaitant que cela plaise, pour avoir un retour positif.
    Puis soyons honnêtes : on parle d’Internet là, si on publie quelque chose qu’on sait « moyen » en souhaitant avoir des retours constructifs, la probabilité de se faire broyer est grande. J’ai souvenir d’un forum photo où je suis modérateur, à un moment on avait une section pour « publier une photo pour recevoir des conseils pour s’améliorer ». Au début c’était bienveillant, puis après il y avait 3 possibilités :
    – la personne publiait une photo « de concours » pour se faire mousser (ou jouer les faux débutants)
    – la personne publiait une photo vraiment bâclée et attendait à ce qu’on la fasse progresser d’un coup (on n’était pas dans une démarche d’apprentissage, à la limite du troll)
    – la personne jouait le jeu, mais les réponses étaient très sèches ou tournaient autour de « avec tel objectif x fois plus cher que le tien tu aurais pu faire ça »

    Aujourd’hui si je ne suis pas sûr de mon travail, j’aurais tendance à le montrer à des personnes de confiance (sur Internet ou IRL). Mais quand je publie il y a effectivement une dimension narcissique, une attente de retour (si possible positif). J’aimerais dire « je partage pour faire plaisir aux autres », mais si je suis honnête il n’y a pas que ça, au minimum il y a mon propre plaisir également.
    Un exemple bête mais parlant son simplement mes commentaires à ton blog, dans le fond je m’étale toujours beaucoup. Je ne dirais pas que c’est par narcissisme, mais par besoin de m’exprimer, de partager ma pensée et que je profite de ta toile. Mais le but est également constructif, nourrir la discussion, réfléchir à voix haute (par écrit) à ce que ton partage m’a fait penser.

    « Mon identité »

    La magie d’Internet c’est qu’on y a une liberté d’exister qu’on n’a plus dans le monde réel car on ne souffre pas de préjugés (ok si tu as un pseudo KiK00-LOL-75 je te jugerai). Mais pourquoi te ferais-tu une impression de moi sur ma taille, ma densité de cheveux, la forme de mon visage ? Je n’ai pas choisi mon corps et je passe ma vie à essayer de me l’approprier tout en me disant qu’il ne reflète pas forcément qui je suis au fond de moi. Donc oui, Internet était l’opportunité parfait pour m’abroger de ça.
    Et je crois que pour beaucoup d’entre nous ça a été un moyen d’être la personne qu’on avait envie d’être et d’être accepté, voire apprécié pour ça.
    Malheureusement le revers de la médaille c’est qu’il est plus dur de s’accepter dans la vie réelle (terrain plus hostile que sur Internet car on a moins de contrôle).
    Du moins on a l’impression de moins contrôler mais c’est surtout de la confiance en soi. Disons simplement que je crois qu’on est notre première source de pensée négative. Dans l’absolu c’est notre vie, notre corps, certes il y a plein de choses qu’on ne contrôle pas dans la vie mais on sous-estime terriblement le pouvoir de levier qu’on a sur ce qu’on maîtrise. Et je dis ça en l’ayant découvert durant l’année écouler et en continuer de l’explorer et de découvrir comment ce cercle vertueux peut être bienveillant tout comment il peut parfois être énergivore.

    J’ai parlé de ce que je connais : quelqu’un qui poste très peu de photo de lui.
    J’imagine que celles et ceux qui se montrent tout le temps sur Instagram ou autre finissent par porter un fardeau, leur corps n’est plus quelque chose d’intime, c’est un outil, une sorte de matière première côté en bourse sous forme de like à chaque nouvelle photo, en ayant peur qu’un jour cela s’arrête sans pour autant avoir un but précis.
    Je trouve cela terriblement effrayant et que c’est nourrir tout le mouvement qui considère les corps comme des objets ou comme « un consommable ».

    «  Le Big Bang »

    Les dernières années ont montré comment Internet et la vie réelle ont fusionné. Aussi parce que maintenant Internet est dans notre poche, sur notre smartphone, on l’emmène partout avec nous. Ce n’est plus un moment chez soi, devant un gros ordinateur pendant que la ligne téléphonique n’est pas occupée.
    Les 2 mondes sont entremêlés et si au départ cela a beaucoup servi au commerce, au marketing, à la consommation, aujourd’hui cela sert à des mouvements de protestations, à organiser des mouvements, des manifestations, à dénoncer des vérités étouffés, faire éclater des scandales, montrer qu’il est capable de penser autrement (autant dire que ça fait très peur à nos boomers de politiques et autres personnes de pouvoir).

    Peut-être que nous souhaitons pouvoir exister en vrai comme sur le net, s’affirmer, exister. Alors le résultat est assez compliqué car on retrouve tout en même temps : des mouvements contre le racisme, des mouvements féministes, de protection du climat, d’égalité, de tolérance contre les dérives autoritaires…
    Personne ne va faire un classement d’importance et personne ne peut suivre toutes ces causes, ça serait épuisant.
    Et les contre-feux sont nombreux pour essayer de casser ces mouvements qui gênent une élite patriarcale.

    « Besoin d’exister »

    Il arrive que des personnes s’accaparent un mouvement, le font-elle vraiment par militantisme ou pour avoir du pouvoir / exister ?
    C’est un débat aussi long que sensible et j’aimerais juste retenir notre besoin d’exister, encore plus aujourd’hui avec toutes les contraintes suite au coronavirus et de la gestion de cette situation. Et de comment « exister » ne devrait pas sous-entendre « au détriment des autres ».
    Cela passe par de l’écoute, de l’attention, autant envers soi qu’envers les autres : si nous ne nous écoutons pas, le corps et l’esprit vont se rebeller et nous le faire payer, ou bien nous faire entendre des autres ce que nous refusons d’avouer au fond de nous.
    Et écouter l’autre vraiment, sans juger, est un exercice très dur. Mais un moyen de savoir si nous avons bien compris ce que l’autre nous a dit et de le reformuler ou juste lui restituer comme un miroir (Technique de CNV), pour la personne qui équipe c’est mettre toute son attention sur l’autre (et dans l’instant qui suit je me sens plus à l’écoute de moi, comme si le bruit extérieur était moins présent) et pour la personne qui formule c’est déjà oser parler de soi et entendre ses mots de la bouche d’un autre fait souvent écho (un peu comme les bons conseils).

    J’ai un peu dérivé ^^

    Tu es une personne créative, tu es curieuse, tu expérimentes et je n’ai jamais eu une impression de « moi moi moi » sur ton blog.
    Au contraire, tu partages ton enthousiasme (ou tes déceptions), tes découvertes. C’est très motivant et inspirant je trouve. Cela fait naître un « et pourquoi pas moi aussi ? » ou bien un échange de conseil, c’est équitable, du moins j’espère que tu as cette impression d’équité et que le blog te le rend quand même bien.
    Pour finir je te l’ai déjà dit : ce blog est chez toi, tu ne lui dois que ce que tu te dois à toi-même (et ça c’est toi qui le décides ^^). Si quelqu’un te dit « oui mais je n’aime pas ça » ou te mecsplique pourquoi tu as tort, ce n’est pas à toi de changer, c’est à lui d’aller ailleurs, Internet est assez vaste pour cela.
    Et si certaines personnes dont moi sommes des lecteurs réguliers, ce n’est pas parce qu’on attend quelque chose de toi, simplement qu’on aime découvrir des choses ici, au rythme que tu choisis (ça fait un effet surprise comme ça :) )

    Merci pour ce billet

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    1. Merci à toi Philippe d’ouvrir la porte sur le flux de tes pensées, ainsi que pour tes encouragements et ton soutien. J’ai pas grand chose à rajouter, si ce n’est que je suis vraiment contente de t’avoir écrit pour te donner l’URL de mon blog perso il y a quelques années déjà. :)

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  8. Dans le paragraphe « Hiérarchisation de l’engagement », tu parles clairement et simplement de pureté militante. J’ai lu un article de Néon intéressant sur le sujet l’autre jour : Pureté militante, culture du « callout » : quand les activistes s’entre-déchirent
    Personnellement, je me sens assez droite dans mes bottes sur cette question. Je me fiche pas mal de savoir si je milite peu/beaucoup ou mal/bien car, comme tu l’écris, nous faisons selon nos moyens (quels qu’ils soient). Le simple fait de reprendre un de ses potes qui dit de la merde est militant selon moi. On n’agit pas seules, on est un groupe, ici un groupe de femmes et assimilées de toutes les origines qui fait bloc, et ce même s’il y a des divergences d’opinions. Globalement le propos reste le même : l’égalité.

    En ce qui concerne la légitimité, je me suis souvent posé la question (je me la pose encore !) de par mon activité d’animatrice radio. Je ne connais pas notre audience parce qu’on n’utilise pas Médiamétrie mais on est « petites », c’est une radio associative et locale qui n’émet que dans le département (et plus largement grâce à Internet et aux podcasts). Et donc nous on est blanches, hétéros, trentenaires et campagnardes (je vis en ville mais La Roche-sur-Yon c’est pas Paris, ni même Nantes), et on tente de diversifier notre programmation musicale au maximum (on pourrait le faire encore plus) dans une émission à vocation féministe et culturelle. J’ai toutefois l’impression que c’est pas automatique, qu’on fait les choses pour cocher des cases justement parce qu’on veut bien faire (sans nous en rendre compte). Par exemple, je remarque peu d’artistes noir(e)s dans mes écoutes personnelles parce que j’écoute principalement du rock (tous styles confondus) et que c’est une musique de blanc. J’ai l’impression que mon travail, en tant qu’animatrice radio, c’est d’ouvrir mon champ de vision et d’aller chercher des artistes que je n’écoute pas ou sur lesquel(le)s je ne serais jamais tombée si je ne faisais pas l’effort. Mon but n’est pas de ne diffuser que des titres que j’aime bien coûte que coûte mais de diversifier et penser à celles et ceux qui écoutent l’émission. C’est un truc que j’ai mis une bonne saison à mettre en place (et je captais pas ça au début) mais je tache de faire attention à la façon dont je présente les choses. Je mets en avant un propos, un morceau : ai-je le droit de le faire ? N’est-ce pas une position de blanche privilégiée que d’agir ainsi ? Et en même temps, je ne vais quand même pas diffuser que de la musique d’artistes blanches, hétéros, cis, minces et valides.

    Et sinon je trouve ton idée d’ateliers IRL bretons très alléchante !

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    1. Salut Lucie ! Merci, vraiment, pour ton retour d’expérience. Tu parles d’or, et c’est très intéressant d’avoir ton contre-point d’animatrice radio, sur la curation musicale que tu fais, et de connaître quelques-unes des questions que tu te poses en faisant ça.

      Le simple fait de reprendre un de ses potes qui dit de la merde est militant selon moi.

      Absolument, et cela peut déjà être épuisant en fonction de la personne qu’on a en face… C’est un travail pédagogique important mais invisible, qui ne transparaît pas sur Internet.

      J’aime bien ton image d’être droite dans ses bottes. À mes yeux, c’est beaucoup plus important de dialoguer et de sensibiliser au quotidien et d’agir en accord avec les causes et principes que je défends, que de vouloir à tout prix prendre position sur Internet à propos de tous les sujets chauds du moment.

      Comme toi, à chaque fois que je partage quelque chose (une revue de web notamment, ou des sélections d’images sur Insta), je fais plus attention à qui je fais de la place.

      Mais je ne peux pas parler de tout, et je sais que j’ai forcément des angles morts. Or le fait d’interagir en permanence avec les personnes qui lisent mon blog ou mes publications, et qui se donnent la peine de les commenter, m’aide à les combler et à enrichir mon propos.

      On a besoin de ces interactions, ce n’est que grâce à elles qu’on peut estimer la pertinence de notre travail : en s’assurant que ce qu’on propose colle aux usages et à l’expérience des autres.

      Je mets en avant un propos, un morceau : ai-je le droit de le faire ? N’est-ce pas une position de blanche privilégiée que d’agir ainsi ? Et en même temps, je ne vais quand même pas diffuser que de la musique d’artistes blanches, hétéros, cis, minces et valides.

      Je pense que ça vaut le coup de faire des choses, même si ce n’est pas parfait. Il faut faire le deuil de cette « impeccabilité », à laquelle on est d’autant plus contraintes en tant que meufs ET féministes (double peine !). On se pose cent fois plus de questions sur le sens de ce qu’on sélectionne et diffuse que n’importe quel cismec. Cela ne veut pas dire que c’est suffisant, mais au moins on a conscience des enjeux, on fait de notre mieux, et on améliore au fur et à mesure que l’on prend conscience de nos impensés et de nos erreurs.

      Pour terminer, un truc un peu hors sujet : pour moi, c’est important trouver un équilibre entre un propos politique et une émotion artistique.

      À une époque je m’étais abonnée à une pelletée de comptes militants, qui ne publient que des posts éditoriaux sur Instagram, y compris dans leur stories. Du texte, du texte, du texte… (En plus souvent écrit petit, manquant de contraste et sans alternative aux images, mais ça c’est un autre sujet.) J’ai très rapidement étouffé, et je me suis désabonnée de quasiment tous !

      Au bout d’un moment, j’ai besoin de prendre l’air, en regardant/lisant/écoutant des choses différentes et pas forcément politisées. Cela concerne la musique aussi.

      On a besoin régulièrement de souffler, de faire des pauses, de se changer les idées, et oui, d’écouter pour la cent millième fois ce morceau qu’on adore, sans que ça soit forcément un hymne féministe, ou regarder tel film/telle série malgré leurs aspects problématiques : on est en mesure de faire la part des choses, sans sacrifier notre curiosité et notre plaisir.

      D’un point de vue macro, c’est aussi comme ça que fonctionne la pédagogie : en répétant de nombreuses fois la même chose au fil du temps, mais en variant le rythme et les contenus. Sinon l’attention se perd, on risque de se dégoûter et de dégoûter les autres, et c’est foutu.

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  9. Ce post m’a fait vivre une lecture hyper intense, ça cogite, ça fume, et ça m’avait manqué :)

    Sur ce paragraphe :

    « J’ai lu pas mal de messages contradictoires à ce sujet. D’un côté, il y a des militant·es qui demandent à ce que l’on ne s’empare pas des oppressions dont on ne fait pas soi-même l’expérience, pour ne pas faire d’ombre aux personnes concernées, dont les voix ont déjà du mal à porter.

    D’autres militant·es estiment au contraire que c’est aux personnes détentrices d’un privilège d’éduquer leurs pairs, afin de soulager la charge mentale des personnes concernées, fatiguées de devoir faire ce travail pédagogique permanent. »

    Si je peux affiner la problématique, c’est que même au-delà du fait de savoir qui parle de X sujet en étant concernée, il y a à la fois la question du continuum historique (ex: combien de personnes blanches ont, depuis la création de la littérature, parler pour ou écrit sur les personnes non-blanches ?) et l’angle mort des dominants sur la nécessité de devoir décortiquer leurs conditions/statuts (par ex, le fait que la conversation de l’antiracisme en France pose la question de « comment les personnes blanches peuvent soutenir l’antiracisme ? » sans adresser la nécessité pour ces mêmes personnes blanches de travailler/penser/réfléchir à leur blanchité. A mes yeux, ça marche dans la main, car on n’est pas seulement « blanc par rapport à », c’est pas une racialisation neutre, elle est historiquement construite avec tout ce qu’on sait, etc). Et quand tu ajoutes tous ces éléments, t’as la question qui se pose de « mais est-ce que les dominants peuvent conduire honnêtement ce travail ? » (ex : les hommes « pro-féministes » qui en se posant en expert de la masculinité, s’octroient d’autres formes de privilège comme être perçu comme woke/intouchable/expert sur le féminisme, etc). Je pointe ces éléments, malheureusement avec aucune réponse à cette recherche d’équilibre que tu pointes si bien, mais plus pour te rassurer qu’à plein d’étages, c’est extrêmement complexe.

    Et enfin, merci pour ce passage sur le fait d’être artiste vs curatrice car je n’ai jamais réussi à mettre le doigt dessus, et ça m’a pourtant pesé durant des années. En te lisant, c’est devenu limpide.

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    1. Merci infiniment pour ton retour, j’admire ta capacité à synthétiser des questionnements aussi complexes !

      Et quand tu ajoutes tous ces éléments, t’as la question qui se pose de « mais est-ce que les dominants peuvent conduire honnêtement ce travail ? » (ex : les hommes « pro-féministes » qui en se posant en expert de la masculinité, s’octroient d’autres formes de privilège comme être perçu comme woke/intouchable/expert sur le féminisme, etc).

      Clairement ! Un des mécanismes de ces privilèges, c’est quand la parole d’un cismec est abondamment relayée alors que des femmes disent exactement la même chose depuis des décennies. Le mec s’en sort avec les honneurs, sans risquer le moindre backlash, et sans en avoir chié des briques pendant des années pour formuler et défendre ces idées.

      Et c’est la même chose quand des personnes blanches s’approprient le travail de personnes racisées, y compris au sein des milieux féministes.

      S’approprier le travail et la souffrance d’autrui et en tirer les honneurs c’est la gênance ultime, une forme de x-washing perpétuel.

      Pour moi cela relève de la performativité de l’engagement, or cet engagement est souvent factice. C’est souvent une déclaration d’intention (qui, en soi, n’est pas fondamentalement mauvaise), mais qui ne se traduit par rien de concret derrière. Concrètement, quel engagement derrière ? Et depuis combien de temps ?

      Et en disant ça, je fais ma propre auto-critique. Je me sens régulièrement « full of shit » : partager des tas de liens sur tels sujets c’est gentil, mais je suis de moins en moins convaincue que ça soit utile. Un de mes projets cette année est de faire des dons à plus d’associations et de continuer à soutenir matériellement les artistes et militant·es concerné·es, en privilégiant les canaux directs.

      Cela dit, je n’en démords pas que les médias ont une immense responsabilité dans le fait de valoriser la parole des dominant·es sur les sujets portés et subis par les dominé·es. On en revient toujours au besoin fondamental de diversité au sein des comités éditoriaux, des rédactions, des équipes de modération aussi… Toutes les paroles ne se valent simplement pas.

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