Fin juin, je suis tombée dans les escaliers et je me suis fracturé la cheville.

C’est la seconde fois que je chute de la sorte et que je me casse quelque chose.

Cette fois, après m’être blessée, je me suis évanouie quelques secondes.

Vous avez fait un malaise vagal, m’a expliqué l’infirmière alors qu’elle s’occupait de la perfusion de morphine. Comme vous vous êtes déjà cassé quelque chose par le passé, votre cerveau s’est souvenu de ce qui vous attend. Ça a pu générer une anxiété importante, au point de vous faire tourner de l’œil.

Fleurs violettes et bleues

Fleurs violettes et bleues que m’a offertes Stefie.

Cyborg

Au bloc, j’ai dû rester consciente pendant toute la durée de l’opération, n’ayant droit qu’à une anesthésie locale.

Voyant que j’étais très tendue, l’anesthésiste a eu l’amabilité de m’injecter un second produit décontractant, grâce auquel j’ai plongé dans une espèce de sommeil éveillé.

Je fixais les fenêtres pour essayer de penser à autre chose. Les deux tiers des vitres étaient recouverts d’un adhésif occultant, mais le reste m’a suffi pour m’évader en pensée.

Inerte, j’observais le vent souffler dans les branches d’arbres en contre-jour. Tout va bien. Je me métamorphose juste en cyborg, ai-je pensé quand mon squelette s’est mis à vibrer sous les assauts de la perceuse qui vissait les morceaux de métal dans mon pied.

Pendant ma convalescence, on m’a demandé chaque jour « comment ça va ? ».

Et chaque jour, je n’ai rien eu de plus à raconter que la veille, étant donné que j’étais immobilisée chez moi pendant cinq semaines.

Cette immobilisation imprévue a néanmoins eu des bienfaits :

  • je me suis reposée tant bien que mal, malgré la chaleur et l’inconfort des nuits d’été passées avec la jambe surélevée, et ma fracture a bien cicatrisé ;
  • j’ai beaucoup dessiné ;
  • je me suis remise à écouter mon corps.

Le coude

En 2017, j’avais déjà subi un accident similaire : je m’étais fracturé le coude alors que j’étais en vacances à Édimbourg.

Ce n’était pas une fracture de fatigue, mais c’était quand même une fracture due à l’épuisement. Je sortais d’une année très difficile pendant laquelle j’avais vécu, coup sur coup, un burn out, un licenciement et du cyberharcèlement.

J’avais commencé à prendre des cours de qi gong et de yoga pour me remettre en forme. Mais ma fatigue était trop profonde et trop ancienne.

Je parle ici d’un épuisement physique, mais aussi cognitif : j’avais de grandes difficultés à me concentrer et à « vivre dans l’instant présent », comme on dit. Je ruminais sans cesse et je n’étais pas à ce que je faisais, quoique j’étais en train de faire.

La veille de notre retour en France, alors que nous étions en chemin pour boire une dernière pinte après avoir marché une vingtaine de kilomètres, CRAC : une seconde d’inattention dans les escaliers, et je filais aux urgences avec un bras cassé.

La cheville

Flash forward, juin 2022 : épuisement généralisé sur fond de canicule, malgré des horaires de travail réduits, des week-ends de trois jours et des vacances régulières.

Scène 1, intérieur jour. Marie ignore les appels à l’aide de son corps. Elle pense à 500 trucs à la fois. Elle se précipite dans les escaliers, loupe une marche et CRAC, repart aux urgences avec une fracture bi-malléolaire.

Cela fait donc deux fois que le motif se répète : grande fatigue chute dans les escaliers fracture opération chirurgicale  immobilisation longue.

Sachant que les chutes constituent la première cause de décès par accident domestique en France (selon mon assureur, qui recense 8 400 de ces décès chaque année), je redoute quelque peu la prochaine.

La menace

Le lendemain de mon opération, je comatais, le pied gonflé dans mon nouveau plâtre.

Dans ma tête, mon accident repassait en boucle. J’étais désespérée de ne pouvoir revenir en arrière et tout annuler par la simple force de ma volonté.

Savoir que quelques secondes ont suffi à me projeter dans un futur très différent de celui vers lequel j’avançais jusque-là m’a tenue éveillée de nombreuses nuits.

Si j’avais su ce qui allait se passer, aurais-je agi autrement ?

Que changerais-je si je prenais enfin conscience que m’infliger une pression constante d’en faire plus menace ma santé, mais aussi, il faut bien l’admettre, ma vie ?

Captures d’écran tirées de la série Better Call Saul.

Ralentir.

Demander de l’aide.

Relativiser.

Je crois que c’est ça le message, et que ça doit vraiment devenir ma priorité.

Le présent

Aujourd’hui, malgré tout ça et la mort de mon chat, la lumière revient peu à peu.

Ma mobilité progresse à vue d’œil, grâce à une kiné formidable. J’ai aussi retrouvé le chemin de mon atelier et de mes projets artistiques.

Il devrait y avoir pas mal de nouveautés sur l’astre pourpre ces prochains mois (dont une nouvelle revue de web), ce qui me réjouit beaucoup.

J’en profite pour vous remercier à nouveau pour le soutien moral que vous m’avez apporté tout au long de cet été catastrophique : cela a beaucoup compté.

Edith : grâce à Juliette, j’ai découvert que ma chute avait été prédite dans un manuscrit vénitien ancien.

Manuscrit vénitien ancien représentant une femme tombant dans les escaliers.

Manuscrit vénitien ancien représentant une femme tombant dans les escaliers. Document issu de l’article Marginalia and mortality in early modern Venice de la chercheuse Alex Bamji.

Edith : en novembre, mon corps me rappelle à nouveau à l’ordre, cette fois en touchant mon cœur.

Maybe I’m passing you by, just passing you by, girl
I’m just passing you by on my way, on my way
I’m just passing you by, but don’t be confused
One day I’ll be coming for you

Tori Amos – The Beekeeper

Marie

À l’écoute : Mirabilis – Pleiades

Déjà 20 commentaires

  1. Comme toujours délectable de suivre ta plume et tes pérégrinations mentales, Marie.
    Attristée par le fait que cet été n’ait pas été aussi doux qu’il l’aurait dû pour toi, mais si contente de voir que tu reprends de l’énergie et que de nouveaux projets se profilent pour toi.

    L’astre pourpre est aussi, à mon sens, un endroit secret où poser ensemble nos esprits sur des sujets importants, c’est à chaque fois comme si tu nous invitais un peu dans ta tête. Et que c’est bon, de se sentir en phase complète avec ces réflexions.

    Prends grand soin de toi, continue de briller tel l’astre qui te représente ici, et : merci infiniment pour ce que tu partages ici. Ça résonne très fort.

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    1. Merci pour tes messages toujours doux et soignés, Lao ! J’ai à cœur de prendre soin de cet espace liminaire qui nous relie.

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  2. 5 semaines immobilisée devant tes fenêtres sans même une cour d’immeuble avec un meurtre pour tromper l’ennui, quelle tuile ! (Clin d’œil à Fenêtre sur cour.)

    Quand j’ai eu le COVID en début d’année j’étais trop malade pour être en forme et pas assez malade pour être arrêté. Et ma docteure m’a dit « reposez-vous ». Facile à dire mais sans arrêt médical ça veut dire qu’il faut poser des congés, congés qui sont en nombre limités dans l’année (et assez nécessaires avec un enfant scolarisé comme c’est mon cas) et qui ne peuvent pas être posés du jour au lendemain. Donc bah je ne me suis pas arrêté de moi-même et j’ai traîné ce truc pendant 7 semaines au total avant de récupérer. Je pense que si j’avais pu me poser et reposer quelques jours ça serait passé assez vite mais rien n’est fait dans notre société actuelle pour que ça soit facile voire possible réellement/concrètement. Ce qui est d’ailleurs très couillon parce que j’aurais beaucoup plus dépoté au boulot en étant 6 semaines en forme après 1 semaine de repos que 7 semaines à moitié KO ¯\_(ツ)_/¯

    Donc ouais reposons nous, prenons soin de nous, même si on sait que c’est plus facile à dire qu’à faire, c’est une bonne résolution ! Et du coup bon « retour » !

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    1. trop malade pour être en forme et pas assez malade pour être arrêté.

      Ouais, je vois très très bien cet état entre deux eaux, t’es schlag mais tu continues à te schlaguer, faute de pouvoir faire une vraie pause (j’entends, une vraie pause sans rien faire ; les 2 jours du week-end étant d’ordinaire cannibalisés par le ménage, les courses, la vie familiale/en ménage, je ne considère pas qu’il s’agisse de 2 jours de pause par semaine).

      Donc ouais reposons nous, prenons soin de nous, même si on sait que c’est plus facile à dire qu’à faire, c’est une bonne résolution !

      Exactement. Percevoir qu’un truc cloche et se poser la question d’aller chez lae médecin ou pas, c’est déjà un signe, que bien souvent je n’ai pas écouté, y compris au printemps. J’aurais dû !

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  3. Je t’envoie plein de pensées d’amitié.

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    1. Merci chère Lullaby 💜

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  4. Ecklipse des Ténèbres

    11 septembre 2022

    Hello déesse de l’Astre Pourpre, je te conseilerais bien d’esquiver les escaliers mais c’est hargneux et ça pullule de partout ces bêtes-là. Et fais attention aux décalages temporels ça se retourne souvent contre toi (non je suis pas du tout un spécialiste de penser à environ deux millions de détails à la fois…).

    C’est clair que si ton corps a décidé de se reposer et que tu ne veux pas l’écouter il va se reposer quand même (c’est pas bien de prendre l’esprit des gens en otage comme ça d’ailleurs).

    Prends soin de toi, bordel!

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    1. Ahah ! Merci pour tes souhaits en ma direction, ô Ecklipse des Ténèbres !

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  5. Oh, cela me rappelle une semblable mésaventure il y a huit ans de cela — qui se révéla salvatrice (même si douloureuse), car l’immobilisation forcée m’avait alors permis non seulement de diminuer ma PAL, mais aussi de me décider à me lancer dans l’édition. Quand notre corps nous rappelle qu’il est important de se poser/pauser…
    Rétablis-toi bien, prends soin de toi. J’ai passé une journée à Rennes lors de mes vacances, j’ai pensé à toi, et j’espère que nous nous y rencontrerons bientôt.

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    1. Merci pour ton message, Shaya ! Si seulement tous les malheurs pouvaient aboutir sur des projets aussi importants et rayonnants que ta maison d’édition ! Pour ma part, je sors de mon immobilisation estivale avec moins d’éclat, mais beaucoup de détermination malgré tout. Pour le thé rennais, oui, toujours oui, fais-moi signe en privé quand tu sauras les dates de tes prochains passages ! À bientôt !

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  6. Je crois que tu as tout dit…
    Il est doux de lire que tu souhaites t’écouter davantage.
    Combien de personnes se disent « fortes », sur un fond de « moi je ne me suis jamais rien cassé ». Mais ces personnes finiront par rompre, mentalement, physiquement ou bien les deux. Ou pire : elles sont peut-être déjà brisées mais elles refusent de l’admettre.

    Je crois que la vraie force : c’est la sagesse et le courage qui mène à l’introspection.
    Accueillir sa vulnérabilité au lieu de la fuir, l’accepter et s’en faire une alliée qui nous protège, en nous rappelant nos limites, plutôt que de s’occuper à tout prix en espérant la semer.

    Lire que tu en as profité pour te poser, dessiner, je souhaite que cela a pu t’apporter du réconfort et de la sérénité.

    Douceur à toi, et si tu crains la prochaine chute : ne lâche pas la rambarde !
    (à toi maintenant de trouver ce qui peut te servir de rampe)

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    1. (à toi maintenant de trouver ce qui peut te servir de rampe)

      J’ai adoré cette image ! Merci beaucoup, Philippe, pour ta gentillesse et ton soutien.

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  7. « Stairs, my worst enemy », comme dit toujours mon copain…

    Se repasser en boucle les quelques secondes où tout bascule, je me reconnais bien là-dedans. Est-ce qu’on n’a pas tendance, ensuite, à admirer ses doigts, ses pieds, ses yeux d’un air émerveillé, en se disant « bon sang, mais ça fonctionne du feu de dieu, tout ça ! » Car en quelques secondes, ça peut très bien ne plus…

    Je t’admire d’avoir su traverser cet été tout en fractures, entre le plâtre et Shera. Je te souhaite de finir ta convalescence et de déchirer ton cocon bientôt pour retrouver tes ailes <3

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    1. Merci beaucoup pour ton soutien, chère Pimprenelle ! Oui ça a été un été catastrophique, qui m’a terrassé le corps et le cœur, mais me voilà aujourd’hui curieusement appaisée et motivée par whatever the fuck awaits.

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  8. Je crois que j’ai la chance d’avoir reconnu les signes à de plus petites blessures, peut etre parce que je suis une grosse chochotte? En tout cas je connais bien cette boucle aussi: je suis fatiguée, je force quand meme… et voila une cheville ou un doigt qui se retrouve au triple de son volume habituel. Je suis aussi une habituée du malaise vagal, généralement quand quelque chose me rappelle qu’il y a du sang dans mon corps (oui, je me sens bizarre en écrivant ca, mais n’est ce pas encore plus bizarre de penser qu’il y a continuellement des rivières de sang qui circulent en nous? maintenant je vais tourner de l’oeil, voila, voila).
    Ravie de lire que tu te rétablis et qu’une revue web s’en vient <3

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    1. je suis fatiguée, je force quand meme… et voila une cheville ou un doigt qui se retrouve au triple de son volume habituel

      Ahah ! Oui, le tour de magie qui craint et dont on se passerait bien !…

      Team malaise vagal ici aussi : ma kryptonite personnelle, ce sont les prises de sang. Tous ces petits tubes gênants… L’idée qu’une aiguille se trouve dans une de mes veines… Gloups, vite, vite, j’arrête d’y penser ! 🙀

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  9. Repose et remet toi bien, pas toujours simple d’écouter son corps, alors ce dernier devient parfois un peu abrupt dans le mode d’alerte.

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    1. Merci beaucoup Julie !

      pas toujours simple d’écouter son corps, alors ce dernier devient parfois un peu abrupt dans le mode d’alerte.

      Je ne sais pas si c’est le mode « alerte rouge » qui est mal configuré, ou simplement moi qui ne perçois plus les signaux d’alerte orange foncé. Dans tous les cas, je fais plus attention désormais et veille à prendre davantage soin de mes heures de repos et de loisirs.

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  10. Je suis désolée que tu n’ai pas eu un été agréable (immobilisée + chaleur = mauvaise équation), et j’espère que ta convalescence continue de bien se dérouler.
    Le seul point positif effectivement de ces arrêts forcés : tu es, de fait, obligée de te reposer, et donc, le seul truc à faire, c’est créer (ou lire, ou rêver, ou dormir, ou regarder des séries en marathon…). Heureusement qu’il y a ça (comment font les gens qui ne sont pas créatifs et qui immobilisés de force pendant de longues périodes, c’est une question à se poser !).
    Je compatis, franchement : et je te comprends lorsque tu exprimes ce besoin de t’écouter davantage, avant que ton corps ne te rappelle à l’ordre en mode « eh je suis là, regarde je me casse ». Il faut prendre soin de soi, avant d’être obligé de le faire.
    Donc : prends soin de toi en cette fin de convalescence.
    Belle journée,
    Alexandrine

    PS : c’est pas un autocollant Weird Walk que je vois passer ? ^^ (j’ai analysé le zine dans ma thèse !)

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    1. Merci beaucoup Alexandrine ! Je te confirme que c’est bien un autocollant Weird Walk que tes antennes ont détecté.

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