Reprenons la route vers le nord de l’Irlande.

J’ai été surprise – et touchée – que mon road trip irlandais vous ait autant intéressé·es. Contente de voir que les blogs à l’ancienne ont encore quelques tours dans leur sac !

Malin Head Signal Station

Une fois n’est pas coutume, c’est grâce à Atlas Obscura que j’ai découvert la Malin Head Signal Station.

La principale attraction est le signe « 80 Eire », dont les lettres sont formées à l’aide de pierres peintes en blanc posées à même le sol. Kézako ?

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Irlande s’était déclarée pays neutre (même si elle favorisa le côté alliés). À la demande des Alliés, quelque 80 postes de surveillance furent installés sur les côtes irlandaises, afin d’aider les pilotes britanniques à se repérer (« Éire » signifie « Irlande » en gaélique irlandais) et, accessoirement, de les empêcher de bombarder le pays par erreur.

Quelques années plus tard, de 1942 et 1943, ces stations installèrent des signes au sol qui pouvaient être vus et lus depuis le ciel. Chaque signe fut numéroté (Malin Head porte le numéro 80).

Avec le temps, la plupart de ces signes ont disparu : on estime qu’il n’en reste qu’un quart, et il existe d’ailleurs une carte qui les recense (en anglais).) Mais des efforts sont fournis pour entretenir les signes les plus emblématiques, dont celui de Malin Head, qui est régulièrement repeint.

Se rendre à Malin Head, le point situé le plus au nord de l’Irlande, c’est aussi profiter d’un panorama spectaculaire sur la lande et la mer. Un bol d’air salvateur, qui m’a aidée à prendre conscience de l’intensité fugace de l’instant…

Au loin, l’ancienne station météorologique de Malin Head, construite en 1804. Il paraît que cette tour est visible dans un épisode de Star Wars

Hell’s Hole

Plusieurs chemins de randonnées passent par Malin Head. Sans forcément se lancer dans une marche de plusieurs heures, cela vaut la peine de suivre le chemin menant à Hell’s Hole (« le Trou de l’Enfer »), une curiosité géologique à flanc de mer.

La biodiversité sous-marine y est particulièrement riche, grâce à la combinaison des courants océaniques chauds et des eaux plus fraîches qui s’écoulent depuis les lacs (loughs) environnants.

Malin Head est également un lieu de repos privilégié pour les oiseaux migrateurs, avant leur traversée de l’Atlantique en direction du continent américain.

Mythologie

The Harp of Erin
The Harp of Erin, Thomas Buchanan Read (1867)

J’ai découvert que toute la zone de Malin Head est associée à la déesse Banba. Son nom signifie « sanglier », l’animal emblématique du pouvoir spirituel chez les Celtes.

Banba est parfois assimilée à la déesse Macha (une cousine de Mélusine). Elle était l’une des Tuatha Dé Danann.

D’après la légende, c’est Banba qui aurait mis le pied en premier sur l’île d’émeraude, bien avant le Déluge.

Bien que Banba et ses sœurs Ériu et Fódla forment la triade des déesses irlandaises, c’est bien Ériu qui donnera son nom à l’île (Erin). Elle deviendra ainsi la personnification de la nation irlandaise qui prendra son nom : Éire.

The Curiosity Shop

En quittant Malin Head, nous nous sommes arrêté·es quelques minutes pour visiter une drôle de boutique isolée en bord de route : The Curiosity Shop. Un bric-à-brac insolite, qu’on ne penserait jamais trouver là.

On y trouve des enseignes Guinness vintage, des vinyles rincés, plein de merchandising Esso (ce qui n’a cessé de m’interloquer), mais aussi des objets pour touristes habilement dissimulés parmi la sélection vintage.

Je trouvais le propriétaire – un monsieur d’un certain âge – relativement sympathique, jusqu’à ce qu’il fasse quelques plaisanteries d’un goût douteux à propos des femmes, en s’adressant à mon conjoint. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que les vieux misos sévissent décidément partout, même au bout du monde !…

Mamore Gap et Magic Road

Le Mamore Gap fait partie de la « Inishowen 100 », une route de 100 miles (environ 160 kilomètres) qui longe toute la péninsule d’Inishowen, située au nord du Donegal.

C’est à son sommet que se trouve une curiosité nommée « the Magic Road » (« la route magique »).

Ce n’est pas seulement à cause du charme du paysage que cette route a mérité un tel adjectif : il paraît que, lorsque vous arrêtez votre voiture pile au niveau de la pierre blanche portant son nom, et que vous coupez le moteur sans mettre le frein à main, alors « les fées » pousseraient votre voiture en hauteur vers l’arrière sans que vous n’ayez rien à faire…

Bon, encore faut-il pouvoir s’arrêter, car la route magique est très sinueuse et dangereuse : il est d’ailleurs chaleureusement recommandé de rouler au pas ! J’vous cache pas qu’on a bien serré les fesses.

St. Eignes Well

C’est également au sommet de la Magic Road que se trouve une fontaine réputée « miraculeuse » (« holy well »), comme il en existe tant en Irlande, appelée St. Eignes Well (Saint Éigneach‘s Well).

Au pied des différentes fontaines réputées miraculeuses que nous avons croisées, il y avait toujours une ou deux tasses… Attention toutefois : une eau non filtrée contient de nombreuses cochonneries (bactéries, micro-organismes, contaminants chimiques, voire radiologiques à certains endroits…). Fontaine, je ne boirai pas de ton eau !

Une pierre à proximité raconte, dans les grandes lignes, l’origine du puits : Saint Eigné aurait été un des Céile Dé (Culdees), une communauté d’ascètes et d’ermites chrétiens qui aurait vécu pendant le Moyen-Âge.

Bien entendu, le décor qui se trouve aujourd’hui à proximité du puits est récent. Que ce soit la croix en bois géante, les statues de la vierge Marie et de Padre Pio, ou l’accumulation d’offrandes à leurs pieds, tout est très contemporain et manque singulièrement de charme, il faut bien le reconnaître.

J’aime pourtant bien ces accumulations de pierres, et l’idée que l’on puisse y enfouir des trésors, que ceux-ci soient physiques ou émotionnels. J’ai beau être farouchement athée, je suis sensible aux énergies d’un lieu.

Mais la fraîcheur des couches de peinture, les gadgets bon marché et les fleurs en plastique décoloré ne m’ont pas émue comme je m’y serais attendue. Rien à voir avec le charme forestier d’une tombe à Lénard, par exemple.

Figure très secondaire en France, Padre Pio connaît dans le Donegal une dévotion dingue. Je me suis donc renseignée un peu pour savoir qui était ce gars aux mitaines, dont la tête m’a toujours fait un drôle d’effet.

Padre Pio était un moine capucin italien, né en 1887 et mort en 1968. Il est connu parce qu’il aurait eu des stigmates aux mains. Mais, comme l’indique la page Wikipédia consacré au prêtre, l’origine miraculeuse de ces plaies [est] sujette à polémique (oh ?).

Le passage sur la présupposée « transverbération » du Padre Pio en particulier vaut le détour… hum hum.

J’en reviens à notre fontaine miraculeuse. Au risque de vous bassiner une fois encore avec les Celtes, et bien que je n’aie rien lu de tel sur tous les sites web irlandais que j’ai consultés avant mon voyage, il se pourrait que ce fameux « puits de Saint Eigné » puisse avoir été, en réalité, un ancien lieu de dévotion à une déesse celtique des eaux.

On le sait, que les lieux de culte païens ont été christianisés par l’Église catholique, pour ne pas perturber les habitudes cultuelles des populations ainsi acculturées.

Cela me parle, forcément, puisque je m’intéresse de près à la Celtie depuis mon arrivée en Bretagne il y a quatre ans. Pourquoi ces lieux, héritiers d’une tradition celtique, sont-ils autant férus de mythes ? Je trouve un début de réponse dans mon livre de chevet :

(…) les circonstances historiques se sont jointes aux conditions géographiques pour développer, chez le Celte, cette imagination qui fait de lui le plus grand créateur de mythes et l’un des meilleurs conteurs d’Europe. Dans le brouillard de la mer et des marais, livré à la violence des éléments, habitué aux tâches les plus dures, l’homme s’efforce d’oublier un instant sa peine en inventant des façons merveilleuses de vivre ; il tente de se protéger contre tous les pièges du destin par le recours à de multiples divinités tutélaires.
Gwenc’hlan Le Scouëzec, Guide de la Bretagne mystérieuse, 1968

Ce qui fait totalement sens dans le Mamore Gap : en effet, comme le note le site North West Ireland à ce sujet, cet endroit était jadis l’unique route menant aux terres des Urris. Son dénivelé et sa hauteur coupaient du monde les habitants des Urris, en particulier durant les longs hivers.

St. Eigne’s Well est encore aujourd’hui l’objet d’un double pèlerinage annuel, qui a lieu en juin puis le 15 août, et ce depuis des siècles.

Le fait qu’une telle dévotion s’exerce depuis si longtemps dans un lieu aussi reculé est bien sûr dû aux Lois pénales (Penal laws), cette époque où le gouvernement britannique avait retiré ses droits à la population irlandaise catholique, qui était majoritaire.

Les Catholiques devaient exercer leur foi en secret, loin des regards des seigneurs et des notables protestants locaux. (Rappelez-vous, je vous en ai parlé à propos de la Catsby Cave à Ballyshannon.)

Pour en savoir plus sur le fort pouvoir d’attraction mystique des collines et monts irlandais, le livre Holy Hills and Pagan Places of Ireland de Hector McDonnell semble tout indiqué.

Fahan Cross Slab et tombe d’Agnes Jones

Sur la route de Malin Head, j’ai également souhaité m’arrêter à Fahan, situé à quelques kilomètres de Buncrana.

En bonne taphophile, j’avais découvert l’existence d’un vieux cimetière, lors de la préparation de mon voyage.

À cet endroit se situait au 17e siècle le monastère de Saint Mura (St. Mura’s Monastery). Il n’en reste plus que des ruines, plus exactement ce grand mure triangulaire recouvert de lierre, que je trouve d’un charme fou.

Au pied de cette ruine, se trouve une croix de pierre datant du 6e ou 7e siècle : ce que les Irlandais appellent « Fahan Cross Slab » (ou « Fahan Mura Cross Slab »).

Cette croix est magnifiquement décorée. Y sont notamment représentés, sur la seconde face (que je n’ai bien entendu pas prise en photo… no comment, mais vous pouvez en voir une photo sur ce site (en anglais)), l’arbre de la vie et des motifs solaires.

L’arbre a ses racines plantées profondément dans le sol, et ses branches s’élèvent haut dans le ciel, représentant a priori un symbole de croissance, de mort et de renaissance.

Là encore, difficile de ne pas penser à la symbolique du chêne pour les Celtes, mais après vous allez dire que je fais une fixette…

Ici, cette symbolique de l’arbre a d’autant plus de sens que l’autre face de cette pierre représente un symbole de mort : la croix du Christ. La croix macabre et l’arbre de vie se répondent donc, l’un étant le prolongement de l’autre.

Agnes Jones’ Grave

Le cimetière de Fahan est également le lieu où repose Agnes Jones, une infirmière connue en Irlande et en Angleterre pour s’être consacrée passionnément aux personnes pauvres et malades. Pour une fois que l’HIStoire se souvient d’une roturière…

D’autres choses à voir près de Malin Head

Cette expédition jusqu’à Malin Head a été un des temps fort de notre séjour dans le Donegal. Faute de temps, nous n’avons pas pu voir les lieux suivants, qui valent pourtant le détour.

Je les note donc, des fois que ça puisse vous être utile :

  • la Wee House of Malin (« la toute petite maison de Malin ») : une cave dont le folklore prétend que, quel que soit le nombre de personnes qui entrent à l’intérieur, la cave pourra toutes les contenir ;
  • la Cloncha High Cross, une très belle croix de pierre gravée avec des symboles celtiques, datant du 17e siècle ;
  • le Temple of Deen, d’imposants rochers de granit qui indiquent l’emplacement d’une ancienne chambre funéraire (2500 – 1500 avant J.C.) ;
  • le Morton God Portal Tomb, un autre très beau dolmen datant de 3500 – 2500 avant J.C. ;
  • la Skull House (« maison des crânes ») et la Cooley Cross à Moville.

À noter : l’office du tourisme de la péninsule d’Inishowen a mis en ligne un PDF (2 Mo, en anglais) qui réunit plein de belles choses à voir de ce côté-ci de l’Irlande. N’hésitez pas à piocher dedans !

Le livre Ireland’s Wild Atlantic Way, A Guide to its Historic Treasures de Neil Jackman est également super, riche en informations et très bien illustré :

Si les dolmens vous bottent, je vous recommande également le billet Dolmens of Ireland, qui en recense pas mal partout en Irlande (et pas qu’au nord).

Quant à moi, j’aurai l’occasion de vous reparler « vieilles pierres et mystères » dans un de mes prochains billets irlandais. À bientôt !

Marie

Déjà 16 commentaires

  1. Aaaaaaah Malin Head * o * Clairement un des endroits du nord de l’Irlande que j’ai le plus hâte de découvrir. Merci pour ces superbes photos (rien de tel que de belles images irlandaises pour bien commencer la journée) et les nombreuses anecdotes de ce billet, c’était passionnant à lire !

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    1. Mille mercis, Aline ! Ton retour a illuminé ma journée.

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  2. Merci beaucoup pour ce billet ! Tes récits sont toujours un régal à lire. Et les babioles en plastique parviendraient presque à émouvoir, à travers tes photos !

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    1. Merci beaucoup pour ton retour ! Oui, les babioles en plastique interpellent toujours… Difficile de rester indifférent·e à tant de dévotion et d’espoir.

      Répondre

  3. Ce serrage de cœur en voyant tes photos des routes sinueuses dans de si beaux paysages. Bon sang qu’est-ce je donnerai y pour rouler tous les ans des semaines !
    Routes des Higlands écossais /Irlande même combat : une capacité de ressourcement unique sur moi… et une sensation de manque ++

    Sinon euh… bah toujours plein de découvertes dans tes billets :) merci !

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    1. Ce serrage de cœur en voyant tes photos des routes sinueuses dans de si beaux paysages. Bon sang qu’est-ce je donnerai y pour rouler tous les ans des semaines !

      Et moi donc ! ♥︎

      Routes des Higlands écossais /Irlande même combat : une capacité de ressourcement unique sur moi… et une sensation de manque ++

      Oui, comme tous les lieux qui nous touchent en plein cœur : on n’en a jamais assez. Parfois je me dis que mes destinations préférées sont de véritables « personnages » dans ma vie, avec lesquels j’entretiens une indéfectible amitié au fil des ans. Chaque retrouvaille est toujours un grand moment !

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  4. J’ai adoré ton récit et toutes ces précisions mythologiques ! D’ailleurs si tu as des ouvrages généralistes à me conseiller là dessus, je m’y replongerai bien. J’ai une fascination pour les mythes celtes, j’ai des souvenirs très forts de tous mes passages en Bretagne d’ailleurs (et j’ai hâte d’y revenir, ça fait un moment maintenant…). J’espère aller en Irlande dans les prochaines années, et je sais quel blog aller lire avant de m’y rendre ;)

    Le sens de la figure du sanglier m’intéresse aussi pour diverses raisons, une des moins avouables c’est que mon patronus est censé être un sanglier aha (il y a toujours un petit quelque chose de potterhead en moi qui ne disparaît jamais ^^). Quand j’avais eu le résultat j’avais beaucoup ri car je sortais justement d’un stage sur le chasse et j’avais entendu parler de sanglier pendant des mois. Je sais que c’est aussi un symbole utilisé par l’extrême droite parfois en Europe, bref y’a l’air d’avoir des trucs à creuser !

    Ces derniers temps j’ai constaté à quel point je suis passionnée par les cimetières aussi. J’en ai visité un à Copenhague dont j’ai oublié le nom mais qui m’a vraiment remuée, notamment parce que les tombes étaient toutes plus belles et personnelles les unes que les autres, et qu’une grande partie d’entre elles étaient conçues comme de petits jardins dans lesquels on pouvait s’asseoir sur un banc, des endroits propices au recueillement, à la méditation… j’ai repensé aux cimetières gris et ternes qu’on voit souvent en France, avec des tombes en marbre criard, toutes serrées, ça m’a rendu un peu triste. Je trouve ça tellement plus fort les cimetières-parcs dans lesquels les gens viennent se promener, avec des espaces aménagés pour rester, pique-niquer (comme à Copenhague). Des visions différentes de la mort et du souvenir peut-être. Je crois que plus largement je suis dans une période où mon rapport à la mort se modifie, j’y pense davantage mais paradoxalement il y a une forme d’apaisement, non pas que je trouve ça moins douloureux mais… je sais pas, peut-être que justement, visiter ces lieux, se remémorer les noms, avoir des formes de rituels, ça recrée un lien entre nous et eux, d’une certaine manière.

    Niveau cimetière, je ne sais pas si tu connais celui de La Haye de Routot en Normandie, il est connu pour ses Ifs immenses qui abritent des chapelles, j’y suis allée plusieurs fois car une partie de ma famille est originaire de cette région.

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    1. Merci beaucoup pour ton retour, Irène !

      J’ai adoré ton récit et toutes ces précisions mythologiques ! D’ailleurs si tu as des ouvrages généralistes à me conseiller là dessus, je m’y replongerai bien.

      Pour le moment, non, à part les livres dont j’ai déjà parlé. Mais il me reste tant de littérature à lire sur ces sujets – promis, je continuerai à en parler au fur et à mesure de mes recherches.

      J’ai une fascination pour les mythes celtes, j’ai des souvenirs très forts de tous mes passages en Bretagne d’ailleurs (et j’ai hâte d’y revenir, ça fait un moment maintenant…). J’espère aller en Irlande dans les prochaines années, et je sais quel blog aller lire avant de m’y rendre ;)

      Cela me fait immensément plaisir ! Et cela m’encourage aussi à aller jusqu’au bout de ma série irlandaise (encore trois billets à écrire) !

      Le sens de la figure du sanglier m’intéresse aussi pour diverses raisons, une des moins avouables c’est que mon patronus est censé être un sanglier aha (il y a toujours un petit quelque chose de potterhead en moi qui ne disparaît jamais ^^).

      Dans mes bras ! ^^ (Je ne sais pas quel est mon patronus d’ailleurs, tu te rappelles du test que tu avais fait pour le déterminer ?)

      Ces derniers temps j’ai constaté à quel point je suis passionnée par les cimetières aussi. J’en ai visité un à Copenhague dont j’ai oublié le nom mais qui m’a vraiment remuée, notamment parce que les tombes étaient toutes plus belles et personnelles les unes que les autres, et qu’une grande partie d’entre elles étaient conçues comme de petits jardins dans lesquels on pouvait s’asseoir sur un banc, des endroits propices au recueillement, à la méditation…

      Cela doit être merveilleux ! Si jamais tu retrouves le nom du dit cimetière, cela m’intéresse ! Tiens, cette histoire de cimetières comme lieux de vie me refait penser à cet article que j’avais lu il y a quelques mois sur le plus grand cimetière de Manille aux Philippines, où pas moins de 6000 personnes vivent par intermittence… Ce qui paraît très étrange, d’un point de vue français. (Tu verras, l’article cite d’autres cimetières étonnants.)

      Je trouve ça tellement plus fort les cimetières-parcs dans lesquels les gens viennent se promener, avec des espaces aménagés pour rester, pique-niquer (comme à Copenhague).

      Si tu vas te promener à Londres, n’hésite pas à faire un tour au Brompton Cemetery (près d’Earl’s Court), qui est un des magnifiques cimetières désormais utilisé en tant que parc. Un peu plus excentré, il y a également le cimetière de Tower Hamlets (que je viens de visiter ce mois-ci) qui est utilisé comme parc.

      Des visions différentes de la mort et du souvenir peut-être.

      Oui, complètement. En France le rapport à la mort est très médicalisé et institutionnalisé. Alors que dans de nombreuses cultures, on continue/continuait à vivre avec le cadavre un à deux jours. D’ailleurs, pendant notre séjour en Irlande, on a croisé un panneau indiquant une veillée funèbre dans une ferme. Ce n’est pas si loin de nous, mais en effet les coutumes françaises ont totalement déshumanisé le rapport à la mort.

      C’est un sujet qui me parle de plus en plus, d’ailleurs je n’ai toujours pas terminé mes lectures du moment à ce sujet : d’une part La légende de la mort d’Anatole Le Braz, un livre culte sur les croyances macabres bretonnes, et de l’autre Funérailles écologiques : Pour des obsèques respectueuses de l’homme et de la planète, qui présente des alternatives aux inhumations et crémations classiques qui sont, en fait, ultra polluantes !

      Je crois que plus largement je suis dans une période où mon rapport à la mort se modifie, j’y pense davantage mais paradoxalement il y a une forme d’apaisement, non pas que je trouve ça moins douloureux mais… je sais pas, peut-être que justement, visiter ces lieux, se remémorer les noms, avoir des formes de rituels, ça recrée un lien entre nous et eux, d’une certaine manière.

      Je comprends ! Je ressens quelque chose d’assez similaire. Peut-être que, comme le temps passe, nous prenons de plus en plus conscience de notre propre mortalité (ce qui est sain) ? Me concernant, je soupçonne les contenus death-positive que je consulte de plus en plus d’influencer ma perception de tout ça. Car s’il y a bien une certitude dans la vie, c’est que notre temps ici bas est limité. Cette pensée jadis m’angoissait ; désormais je la perçois de manière assez libératrice. Comme dirait Gandalf : à nous de décider ce que nous allons faire dans le temps qui nous est imparti.

      Niveau cimetière, je ne sais pas si tu connais celui de La Haye de Routot en Normandie, il est connu pour ses Ifs immenses qui abritent des chapelles, j’y suis allée plusieurs fois car une partie de ma famille est originaire de cette région.

      Merci infiniment pour cette recommandation ! C’est la première fois que j’en entends parler, et cela a l’air vraiment très beau. Si jamais je passe dans le coin, j’irai y faire un tour, et je penserai à toi !

      L’if est un arbre très intéressant, symboliquement. Déjà, il était sacré pour les Celtes, pour qui il assurait le lien entre les vivants et les morts. Même si son utilisation dans les cimetières s’explique par des raisons bien plus terre-à-terre (l’if étant toxique, cela empêchait le bétail de venir paître au milieu des sépultures), ce lien persistant avec la mort qui transcende les siècles et les culture est assez captivant.

      Mais l’if est aussi un arbre intéressant parce que… la baguette de Voldemort est en bois d’if ! 😉

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      1. J’avais fait le test du patronus sur le site Pottermore, ça vaut ce que ça vaut mais l’esthétique est super jolie donc c’est sympa à faire ;)

        Tu as écouté le podcast « Mortel » de Jack Parker ? Je vais le faire un de ces quatre je pense

        Et sinon le cimetière de Copenhague c’est celui-ci (mais apparemment il y a plein d’autres beaux cimetières).

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  5. Rhooooo, que ça a l’air beau tout ça (à lire avec à l’esprit une sorte de soupir languide)… Bon, étant taphophile (je ne connaissais pas le terme, mais bon, ça explique bien des choses) aussi, je ne peux pas résister à un vieux cimetière, du coup, je suis peut-être pas impartiale sur ton article, mais franchement, tout cela vaut le détour !!! ^^

    Comme je suis accro jusqu’au bout, je lis aussi tous les commentaires et toutes tes réponses à chaque article, au cas où de précieuses références ou lectures se glisseraient ici et là (non non je suis pas folle)… Je réagis sur Anatole Le Braz. Ah, ce bon vieux Anatole et sa fixette sur le Bretagne ET le Romantisme… Si bien sûr ces travaux sont précieux pour l’histoire de la Bretagne, ils ont fait aussi du mal à la région, à cause justement, de sa fixette sur la mort et le macabre. Des choses sont vraies dans ses écrits, mais il y a aussi malheureusement beaucoup de choses à prendre avec de gros guillemets et des pincettes, et il ne faut pas oublier que ses écrits datent du XIXe siècle, et que donc, avec la grosse tendance romantique et néo-gothique de l’époque, la fascination pour la macabre l’emporte souvent sur la réalité bretonne, ou bien cette réalité est poussée à son paroxysme, nourrissant un imaginaire mystique qui n’a sans doute pas grand chose à voir avec la réalité bretonne de l’époque. J’aime beaucoup Anatole mais beaucoup de stéréotypes bretons découlent de ses écrits et c’est fort dommage (enfin, c’est mon avis hein). La même chose s’est reproduite avec les Seiz Breur des années plus tard, en termes de déco, d’archi et d’art, notamment cette histoire de triskell, que l’on voit partout dans les boutiques de souvenirs alors que c’est un symbole finalement assez peu présent à l’origine sur le sol breton.

    Ton article donne vraiment envie d’y aller, j’attends la suite avec impatience !
    Belle journée
    Alexandrine

    Répondre

    1. Merci beaucoup !

      Je réagis sur Anatole Le Braz. Ah, ce bon vieux Anatole et sa fixette sur le Bretagne ET le Romantisme… Si bien sûr ces travaux sont précieux pour l’histoire de la Bretagne, ils ont fait aussi du mal à la région, à cause justement, de sa fixette sur la mort et le macabre.

      C’est intéressant d’avoir un contre-point à ce sujet. Sur la mort en Bretagne, je te conseille aussi le livre de Bernard Rio, Voyage dans l’au-delà, les Bretons et la mort, plus orienté ethnologie. C’est très bien, et ça donne plein d’idées de visites macabres à faire dans le coin !

      La même chose s’est reproduite avec les Seiz Breur des années plus tard, en termes de déco, d’archi et d’art, notamment cette histoire de triskell, que l’on voit partout dans les boutiques de souvenirs alors que c’est un symbole finalement assez peu présent à l’origine sur le sol breton.

      Je ne connais pas du tout, tu m’apprends un truc ! (Une fois n’est pas coutume.)

      Ton article donne vraiment envie d’y aller, j’attends la suite avec impatience !

      Super, merci !

      Répondre

      1. C’est intéressant d’avoir un contre-point à ce sujet. Sur la mort en Bretagne, je te conseille aussi le livre de Bernard Rio, Voyage dans l’au-delà, les Bretons et la mort, plus orienté ethnologie. C’est très bien, et ça donne plein d’idées de visites macabres à faire dans le coin !

        J’aime beaucoup Anatole hein, son travail de collecte est juste énorme (surtout pour l’époque), mais le problème, c’est que ça stigmatise un peu la Bretagne comme uniquement une terre de mystères, de légendes avec des habitants obsédés par la mort. Bien sûr, c’est en partie vrai, mais la mort est présente partout en campagne, en France, à cette époque, mais curieusement, on l’attache plus spécifiquement à la Bretagne, et Anatole y est malheureusement pour quelque chose. En plus, il y a beaucoup de difficultés à démêler l’authentique légende de sa dérive chrétienne. D’ailleurs, il doit en parler dans une présentation de l’un de ses livres, notamment pour les variantes des lavandières de nuit.
        Je vais aller voir le livre dont tu me parles, que je ne connais pas mais qui m’inspire bien ! ^^ Merci !

        Je ne connais pas du tout, tu m’apprends un truc !

        Les Seiz Breur ont amorcé, dans les années 10-20-30, une transformation radicale du paysage esthétique breton : ils voulaient donner une réelle image à la Bretagne en réinterprétant des symboles ancestraux, les costumes, les paysages, la vie quotidienne, etc. Une image bretonne adaptée à la vie moderne. Ils ont réussi d’une certaine manière, et c’est plutôt pas mal, mais du coup, ils utilisaient souvent beaucoup de symboles qui ne sont pas spécifiquement bretons. C’est donc à eux que l’on doit la surabondance de triskell en Bretagne, alors que finalement, il y a en peu à l’origine.

        Encore merci pour ton lien vers le livre ! ^^
        Belle journée

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  6. Merci pour ce joli tour en Ireland, honte à moi de ne pas y être encore allé.
    Ces balades sur les falaises ont l’air d’être intemporelle, à te lire on sentirait presque le vent sur nos oreilles.

    Et l’atlas obscura est aussi une découverte, je le trouve un peu léger pour la France mais sa consultation est vite chronophage :)

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    1. Contente que ça t’ait plu ! J’ai pour projet d’alimenter l’Atlas avec quelques pépites bretonnes tarabiscotées, mais je n’ai pas encore trouvé le temps.

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  7. Ce billet est une belle bouffée d’air frais, il y a tellement de choses que j’aime rassemblées en quelques clichés ! Et tu as raison la ruine de ce monastère est tout bonnement extraordinaire et puis tu l’as saisie dans une lumière parfaite. C’est toujours un peu étonnant de faire du tourisme folklorique, c’est souvent très beau mais tellement, tellement différent de l’impression indéfinissable que peuvent nous faire des textes. Je n’ai pas l’intention d’aller de sitôt en Irlande alors j’ai hâte de la prochaine excursion par procuration.

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    1. C’est toujours un peu étonnant de faire du tourisme folklorique, c’est souvent très beau mais tellement, tellement différent de l’impression indéfinissable que peuvent nous faire des textes.

      C’est vrai ! Peut-être que dans ce cas, il y a aussi un trouble lié au fait que l’Irlande est un pays très proche de la France, culturellement. Des choses que j’ai pu lire et qui m’ont mis des étoiles dans les yeux se sont parfois révélées moins magiques que sous la plume de tel auteur ou de telle autrice.

      Mais j’aime bien lutter contre cette première impression. J’ai tendance à penser que ce n’est pas qu’îl n’y a rien à voir, c’est juste moi qui n’observe pas assez ou qui ne me suis pas suffisamment documentée.

      En tout cas, ton mot tombe à pic, car j’étais justement en train de me débattre avec une flemme immense pour continuer cette série irlandaise. Je vais tâcher de m’y remettre (d’autant que je n’ai pas encore écrit celui sur les curiosités ! Enfer et damnation).

      Répondre

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